Jadis, dans une lointaine contrée de Bretagne, le Royaume de Camelot s’érigeait en un rempart indéfectible d’un puissant pays. Il perdurait sereinement tandis que les forces du mal s’immisçaient peu à peu entre ses murs. Le bastion était constamment animé par les hordes de chevaliers aussi brèves que passagères. La raison ? Une épée plantée dans la roche trônait sur le haut de la Coline aux Souverains. Une inscription y était gravée : “ Seul le Roi légitime pourra m’extirper de mon joug. Cette simple inscription mêlée à la soif de pouvoir des hommes rassemblait un nombre impressionnant de guerriers plus méritants les uns que les autres. Dès lors la rumeur fut lancée que les chevaliers des quatre coins de la région vinrent tenter leurs chances. Camelot accueillait leurs personnes ainsi que leurs esprits remplis de détermination. Tous croyaient être dignes de l’épée et du prétendu trône qu’elle offrirait. Cependant, aucun n’y parvenait et ce sont les bras vides et le cœur lourds qu’ils s’en retournaient à leur pays respectif.
Un jour, un homme connu sous le nom d’Uther arriva à Camelot.
Il était roi. Un roi ambigu par sa violence et par ses qualités de meneur. Aucun royaume n’avait survécu sous les coups de son armée. La simple mention de son nom aurait pu faire trembler n’importe quel homme qui aurait eu vent de ces conquêtes. Uther Pendragon dit “ Uther, le chef des dragons”, un nom fort en symbolisme. Ses guerres ravageaient le paysage par le feu qu’il laissait consumer les dernières traces de vie d’un royaume déjà meurtri par la défaite. Les cendres étaient les ultimes traces qu’il s’autorisait à laisser sur le champ de bataille. Pour lui, les flammes purifiaient les âmes de ceux qu’il avait vaincus. Dès sa naissance, il comprit que son nom de “Pendragon” était un signe du destin et c’était avec cette croyance profondément ancrée qu’il parvenait à vaincre quiconque se dressait sur son chemin. Malgré cette violence innée, le Roi Uther avait un cœur. Un cœur qui ne battait que pour une femme : Igraine, la Reine du Royaume de Cornouailles.
Une femme magnifique, séduisante et désirée par plus d’un homme. Pour lui, elle représentait une conquête de plus à obtenir. Pourtant, cette fois, il ne pourrait se lasser d’un tel trésor. Jour et nuit, Igraine occupait ces pensées. Quand il dormait, cette femme lui apparaissait en rêve. La journée, la beauté du monde lui rappelait son doux visage. Malheureusement pour le roi, Igraine était une conquête qu’il ne pourrait jamais obtenir. Mariée au roi Gorlois, elle ne pouvait répondre à ses avances. Brisé par ce coup du destin, Uther s’en joua. Il avait eu vent d’un enchanteur nommé Merlin, un homme au pouvoir mystique et emplit d’une sagesse que peu d’hommes pourraient un jour atteindre. Le roi lui quémanda de l’aider. S’il parlait de son désarroi, l’enchanteur pourrait sûrement le comprendre. Uther avait également pensé au fait qu’il y avait une possibilité que Merlin refuse. Auquel cas, il l’aurait forcé à accepter à défaut de gouter à l’acier de sa lame. Pourtant, à sa grande surprise, l’enchanteur accepta. Merlin avait eu une vision ou plutôt une prédiction que certain décrirait de divine. L’union d’Uther et d’Igraine engendrerait un roi digne et capable de repousser le mal.
Le plan fut exécuté sans encombre. L’enchanteur métamorphosa Uther en Gorlois. Igraine, bien que résonnée, ne vit pas la différence. Elle ne fut pas étonnée de le voir revenir d’une guerre bien plus tôt que prévu. L’idylle amoureuse du roi sous couverture et de la reine dupée dura un certain temps. Bien que leur amour fût fondé sur un mensonge, il n’en était pas moins sincère. Igraine n’avait jamais ressenti un si intense bonheur et cela en était de même pour Uther. De cet amour sans limite naquit un enfant. Sa femme lui avait donné un fils. Le roi l’appela Arthur, Arthur Pendragon. Suivant la symbolique de son propre nom, il l’avait nommé ainsi par sa traduction signifiant “ Ours”. Pensant que la puissance et la rage de l’animal couleraient dans ses veines quand le temps sera venu.
Puis, la réalité rattrapa le Chef des Dragons. Le vrai roi Gorlois mourut lors de ladite guerre et très vite, la reine l’apprit. Contre toute attente, Igraine ne le rejeta pas. Au contraire, résolue par le bonheur qu’il lui avait apporté, elle le garda comme époux. Le royaume de Cornouailles fut enfin libéré du mensonge.
Les années passèrent et le Prince Arthur grandit. Ses longs cheveux bruns ondulés lui donnaient un air d’adulte bien que seulement âgé de 16 ans. Contrairement à son père, il était connu comme quelqu’un de bon, de gracieux et doué d’empathie. Cependant, cela ne changeait en rien ses aptitudes au combat qu’il avait héritées de son paternel. Épaulé par Merlin, le futur roi fut élevé comme un guerrier honnête et sans reproche. Un poids lourd l’incombait, il savait qu’au moment même où il avait vu le jour, tout l’espoir du royaume allait un jour reposer sur lui. Le prince s’entrainait encore et encore et bien que jeune, il avait réussi un nombre impressionnant de quêtes. Le destin suivait son cours. Comme tous les autres rois, Uther eut également vent de cette légende de l’épée emprisonnée dans son socle de pierre. C’est avec l’état d’esprit de se rapprocher toujours plus du destin de son fils qu’ils prirent la route vers Camelot.
Merlin, Uther et Arthur arrivèrent à l’immense château qui surplombait la ville. Les larges bannières rouges aux lions dorés flottaient au gré des brises. Comme pour tous les autres prétendants, on lui indiqua la Coline aux Souverains. La nuit approchante, ils profitèrent de l’hospitalité de la bâtisse. Uther et Arthur s’endormirent vite. Le Chef des Dragons imaginait déjà son fils accoudé aux trônes fièrement, l’épée légendaire rangée dans son fourreau. Quant au prince, l’inquiétude des responsabilités prenait le pied sur ses ambitions de futur roi. Seul Merlin ne parvenait pas à dormir. Pas une nuit ou une journée ne passait sans qu’il ne pense à sa vision. L’enchanteur n’était pas une personne qui doutait de lui, mais le moment fatidique approchait à grands pas et la peur de manquer l’occasion d’un royaume en paix le tracassait. Le vieil homme sortit prendre l’air et s’en alla vers la Coline. Elle lui était déjà apparue, une unique fois, seulement dans sa prédiction. La scène se déroulait de nuit, il avait vu quelqu’un extirper l’épée et ce geste mènerait à une grande bataille à l’issue glorieuse. Pensant y retrouver son élève, il gravit rapidement, malgré son âge vénérable, la pente qui allait le mener au socle de pierre.
Au sommet, une longue chevelure brune s’avançait vers l’épée. La noirceur de la nuit empêchait de voir distinctement cette ombre. Merlin ne fit rien, il laissa la magie opérer. Le destin s’écrivait sous ses yeux et personne ne pourrait l’en empêcher. Délicatement, une main se déposa sur le manche de l’arme. Puis, une autre main vint s’ajouter à l’autre. L’ombre fléchit les jambes et souffla longuement. Elle marqua quelques secondes. Merlin tremblait d’excitation. Le vieillard n’avait pas connu un tel sentiment depuis... Depuis si longtemps qu’il ne pouvait s’en souvenir. Le tintement de la roche qui se rond le paralysa d’impatience. Enfin, la lame commença à se libérer. Les longues expirations de l’ombre montraient la difficulté de la tâche. Plus les centimètres se réduisaient, plus le brillant métal de l’épée venait frapper l’enchanteur. En un cri puissant, l’ombre extirpa l’épée de la roche. L’épée légendaire scintillait de mille feux et, comme la foudre aussi brève que lumineuse, sa lueur éclaira tout le royaume. Fou de joie, Merlin accourut auprès du prince.
· Prince ! Que dis-je, Roi ! Ton destin sera grand, je l’ai toujours su. Tu seras celui qui apportera la paix par-delà nos régions. Tu seras un roi bon et dénoué de reproche. Tu es le Roi tant attendu de Camelot ! S'empresse-t-il d’ajouter le sourire caché par sa longue barbe blanche
Après avoir dit ces quelques mots, l’enchanteur s’arrêta net. L’ombre venait de se retourner. Cette forme qu’il avait prise pour le prince n’était peut-être pas celle qui croyait.
- Vous n’êtes pas le Prince Arthur... Mais alors, qui êtes-vous ?
L’ombre parut désarçonnée, bien que l’épée en main, elle paraissait sans défense. Comment avait-il pu faire l’amalgame ? Cette ombre ne ressemble en rien à celle du Prince. Elle n’avait ni la carrure ni la prestance ni l’habillement qui allait avec son rang. Plus étrange encore, la sorte de toge qu’elle portait avait deux petites bosses discrètes au niveau du torse. L’ombre, tremblante, finit par répondre :
- Je... Je m’appelle Alice, et je ne devrais pas être ici. Pardonnez-moi, dit-elle en replongeant l’épée dans son socle
Merlin fut désemparé, s’était-il trompé ? Sa vision avait-elle été mensongère ? L’arme légendaire venait-elle réellement d’être brandie par une gamine ?
- Comment est-ce possible... s’inquiéta l’enchanteur en hochant la tête de gauche à droite
La gamine aux longs cheveux bruns se pencha pour s’incliner.
- Je vous en conjure, ne dites rien. Je ne suis qu’une servante batârde qui s’est essayée à devenir plus que ce qu’elle n’est. Je ne suis pas digne d’un trône, ni de cette épée et encore moins d’une couronne. Encore une fois, je vous demande de me pardonner, lui implora-t-elle
Le vieil homme ne sut répondre. Probablement décontenancée par son silence, la fillette prit ces jambes à son coup et s’enfuit de la Coline. Merlin la fixa dans sa course, mais ne put bouger. Figé par la surprise, son corps entier refusait de réagir. Après de longues heures de réflexions, il parvint à rentrer au château quand l’aube du matin se mit à déchirer le ciel.
Le lendemain, Uther, Arthur et l’enchanteur gravirent la colline où s’étaient déroulés les évènements de la veille. Par habitude, les villageois s’étaient amassés en un grand groupe chahutant et pariant sur la défaite du Prince. Arthur s’avança à quelques mètres du socle de pierre. Son père et Merlin firent de même. Le père du jeune garçon lui mit sa main sur l’épaule.
- Tu es le roi de la légende. Le destin est déjà écrit. Par ton geste, accède au pouvoir qui t’est dû, lui dit-il
Arthur hocha la tête en guise de remerciement. Sa mine était dure, et une légère lueur de doute emplissait ses yeux. Puis, son regard se porta sur son enseignant. Merlin n’ajouta rien hormis un sourire compatissant. Cette simple marque d’affection fit disparaitre la crainte que le prince éprouvait. Résolu à embrasser l’avenir comme il était écrit, Arthur grimpa sur le socle. Le prince se tenait devant l’épée, et après une longue inspiration, il saisit l’épée dans le creux de ses mains. Le vieil homme contemplait la scène comme il l’avait fait la nuit passée. D’une façon ou d’une autre, le destin avait été altéré, il n’avait aucune idée de ce qui pouvait bien se passer. Arthur se mit à extraire difficilement la lame. Merlin fut frappé de ne pas entendre la roche se fissurer, comme si le prince ne soulevait en réalité que la simple épée. Qu’il le veuille ou non, le dicton de l’épée s’était réalisé. Elle avait déjà été libérée de son joug.
Arthur finit enfin d’extirper la lame de son fourreau de pierre. Encore une fois, Merlin prit conscience de la réalité : la lame ne scintillait pas. Arthur avait seulement été la personne qui avait retiré une simple épée de la pierre. Il n’avait en rien démontré sa légitimité au trône. Les villageois et Uther, ne connaissant pas les évènements de la veille, l’acclamèrent en héros. Seul le vieil homme ne l’acclama pas trop incombé par son lourd secret. Il se dit que dans le pire des cas, sa prédiction l’avait induit en erreur. Arthur serait un roi bon pour ses habitants ainsi que pour le royaume. Dans le fond, son destin à lui était peut-être d’emmener ce secret dans la tombe.
Très vite, la légende de l’épée sortie de la pierre se répandit. Arthur fut nommé roi de Camelot. Il fut un roi bon comme il l’avait toujours été. Il s’entoura de braves chevaliers tels que Lancelot, le Champion du Royaume, et son fils Galaad. Il y avait aussi Perceval, un jeune chevalier en quête de combat, et Tristan, un homme venant de Cornouailles que son père tenait en respect. Ensemble, ils formèrent les Chevaliers de la Table Ronde. Une table où chaque homme était légal pour son prochain. Symbole de l’unification des royaumes, elle était la lance de fer protégeant la paix. Merlin resta à ses côtés se dédouanant de son secret par les conseils qu'il lui donnait. Parfois, l’enchanteur croisait du regard la jeune Alice - un panier de linges sales sous les bras. À peine avait-il posé ses yeux sur elle qu’un relent amer lui emplissait la gorge pour la journée entière. Sa présence ne le dégoutait en rien. En revanche, l’amertume de son secret prenait peu à peu son corps entier en otage. Ce mal-être constant allait parfois jusqu’à l’empêcher de dormir des nuits durant. Pourtant, le vieil homme finissait toujours par en conclure que le destin en avait voulu ainsi, c’était à lui seul que ce fardeau incombait.
Le règne de paix du Roi Arthur prospéra plus de vingt ans dans une pérennité sans équivoque.
Mais un jour, un dénommé Mordred apparut. Sorti de nulle part, cet homme se fit rapidement connaître. À l’opposé d’Arthur, Mordred était connu pour sa cruauté excessive et sa soif de pouvoir aussi violente que réfléchie. Il terrassait un à un les royaumes de paix protégés par le Roi. Le conquérant prenait un malin plaisir à laisser quelques survivants – en piteux état – pour conter l’infamie de sa légende. Son regard froid contemplait les flammes dévoreuses de chair avec un dédain encore supérieur à celui d’Uther.
Comme son rang l’exigeait, Arthur dut prendre les choses en main. Avec l’aide de dix mille soldats et de ces valeureux chevaliers, ils partirent à l’assaut du monstre Mordred.
La bataille fut rude, sanglante et pauvre en gloire. L’armée de l’ennemi était en surnombre et bien qu’expérimentés, les soldats du Roi se firent massacrer. Les Chevaliers de la Table Ronde se bâtèrent de toutes leurs forces. Ils survivèrent, mais à quel prix ? L’armée d’Arthur avait été décimée. Sur les dix mille soldats, il n’en restait moins de la moitié. De ces cinq mille soldats, plus de quatre mille étaient devenus infirmes. La perte de ces hommes fut une immense tristesse pour le Roi. De plus, Arthur n’avait pas perdu sur ce front. L’épée, qu’il avait jadis extirpée de la roche, avait été brisée lors de son affrontement avec Mordred. La légendaire lame décrite comme invincible avait failli lors d’un moment crucial. Démuni face à son ennemi juré, le Roi dut déposer les armes intimant de prendre sa vie en échange du repli de son armée. Mordred n’en fit rien et rit aux éclats.
- Je ne te tuerais pas aujourd’hui. Je dois encore t’arracher tous ceux que tu aimes, en commençant par Uther Pendragon. À sa mort, tu comprendras enfin ce qu’est de vivre sans père, lui avait-il dit
Comme une trainée de poudre, une rumeur naquit chez les habitants du royaume. Mordred serait en réalité le fils illégitime d’Arthur. Illégitime par sa naissance dont le sang reflétait le fruit de l’inceste. Avait-il été manipulé ? Lui avait-on jeté un sort ? Il n’en savait rien, il ne la connaissait pas, il n’en était pas conscient à l’époque. Cependant, il était trop tard, sa sœur Morgause attendait un enfant. Arthur, rongé par la honte, enterra ce secret au plus profond de son être.
Lors de cette bataille, Arthur fut vaincu, il perdit son honneur et le respect que lui portaient les villageois. Le roi bon et sans reproche n’était plus. Merlin vit la déchéance de son disciple à travers ces choix irréfléchis et guidés par une violente colère. L’enchanteur n’en avait aucune idée, mais il n’avait vu encore que les prémices de sa rage.
Quelque temps plus tard, l’ancien roi Uther Pendragon fut assassiné. Son meurtrier, un fils de roturier à qui on avait promis une montagne d’or, avait été manipulé pour commettre cet assassinat. Bien qu’il révèle l’identité du commanditaire qui, sans surprise, était Mordred, il fut pendu sur la place publique de Camelot. La rage que ressentait Arthur se mêla progressivement à sa tristesse. C’est en recevant une lettre promettant un dernier affrontement entre les deux hommes que son désir de vengeance prit le dessus. Merlin lui fit part de sa désapprobation, agir de la sorte n’était pas digne d’un roi. Mais Arthur n’en avait que faire, il avait grandi. Dorénavant, il n’était plus le jeune disciple écoutant son maitre, il était le Roi. Il était le héros que la destinée elle-même avait proclamé comme telle. Le roi bon venait de laisser sa place au roi vengeur.
L’affrontement aurait lieu à Camlann, une terre boueuse à quelques lieux du château. Sans tarder, Arthur regroupa ses troupes et leur fit part de son plan. Tous sans exception le suivirent, ne sachant pas qu’ils accouraient vers une mort certaine. La bataille commencerait au lever du soleil, et dès que la nuit fut venue, plus aucun bruit ne perturba le château. Tous dormaient avec la conviction certaine que demain, la paix si durement conquise reviendrait enfin au royaume. Cependant, tous ne dormaient pas réellement. Un homme peinait à trouver le sommeil. Merlin se tenait assis sur une chaise se demandant quel était son rôle à jouer. Il avait suivi sa prédiction à la lettre, pourquoi l’issue de cette bataille retentissait-elle en lui comme une funeste défaite ? Finalement, il ferma les yeux.
Il rêva cette nuit-là. Plus qu’un simple rêve, il avait eu une fois de plus une étrange prédiction. L’enchanteur vit d’abord un lac. Un immense lac aux reflets bleutés entouré par une forêt dense. Entre les flots paisibles, il y crut voir la silhouette d’une femme. Ensuite, son esprit fut projeté en avant. Une terre boueuse maculée de corps meurtri s’étendait à perte de vue. Au milieu de ce massacre, il y reconnut une longue chevelure brune combattant ardemment Mordred. L’épée qu’elle brandissait scintillait de mille feux. Aux côtés de cette silhouette, une autre longue chevelure brune peinait à se tenir debout. La personne en question était vêtue d’une lourde armure argentée surplombée par les insignes du lion doré. L’emblème du château de Camelot. C'est alors que Merlin comprit.
L’enchanteur se réveilla brusquement en tombant de sa chaise. Il se hâta de sortir pour prévenir le roi. Arthur ne devait en aucun cas se rendre seul à Camlann. Sinon, ce n’est pas la vengeance qui l’y trouvera, mais la mort. Courant dans les dédales de couloirs, Merlin se mordait les lèvres, si seulement il avait parlé plus tôt de cette nuit-là. Mais en arrivant dans la salle du trône, il n’y vit personne. L’armée du roi, ses Chevaliers et lui-même étaient déjà partis en guerre. Accablé, le vieil homme sortit en trombe du château et alla au seul endroit où il pourrait la trouver. L’endroit qu’elle arpentait tous les jours depuis une vingtaine d’années : la rivière pour y nettoyer son linge sale. L’enchanteur grimpa sur son cheval et écuma rapidement les pavés de la ville jusqu’au point d’eau. Cela n’y manqua pas, Alice, courbée, nettoyait assidument son linge comme sa maitresse lui avait ordonné. Attirée par les bruits de sabots, elle releva la tête. Quand elle vit le vieil homme, l’ancienne fillette fit tomber son savon dans l’eau trouble. Instinctivement, elle se courba devant lui.
- Je vous jure que je n’ai rien dit ! L’implora-t-elle
Merlin lui sourit tendrement en descendant de son cheval. En tenant les rênes de sa monture, il s’avança près d’elle et lui tendit la main. Après quelques secondes d’hésitation, elle l’a saisi. C’est quand elle fut debout qu’il s’agenouilla. Merlin, l’homme qui ne s’était jamais, ne serait-ce qu’incliné, même devant son roi, était à genoux devant cette femme. Il s’excusa et la pria de pardonner son inconscience. C’était également la première fois que Merlin reconnaissait ouvertement son erreur.
- Relevez-vous enfin ! Je n’ai rien d’une reine... Je ne sais pas me battre, ni diriger, et regarder moi... Je ne suis qu’une servante, répondit-elle au vieil homme
Avec du recul, il se demanda comment il n’avait pas pu s’en rendre compte.
- C’est vous, Alice, qui avez, il y a vingt ans, sorti l’épée légendaire de son joug. Le destin a fait de vous l’héroïne de ce monde, lui dit-elle
Le visage de la jeune femme s’assombrit.
- Vous voyez bien, je ne suis qu’une servante et...
Merlin l’interrompit.
- Que vous soyez une servante ou non, vous n’en êtes pas moins digne pour autant. Si vous ne voulez pas être Reine, je le consens, mais je vous en supplie, aidez notre roi, Alice. Ce pouvoir, il sommeille en vous depuis si longtemps, il est temps que tout le monde voit ce que j’ai vu en vous cette nuit-là, lui dit l’enchanteur
Son interlocutrice réfléchit longuement tandis qu’une lueur de détermination naissait dans son regard. Elle lui demanda comment. Comment passer d’“elle” à une héroïne digne d’une légende ?
- Avant d’entrer sur le champ de bataille à Calmann, vous rencontrerez un lac aux eaux bleutées. Vous devez absolument vous y arrêter ! C’est là-bas que votre destinée pourra s’écrire comme elle aurait dû se faire il y a déjà bien longtemps, la conseilla-t-il
Remplie d’espoir, la jeune servante prit les rênes dans les mains du vieil homme et grimpa sur le canasson. Il lui indiqua la route à suivre, et Merlin l’a vit s’éloigner rapidement.
Les cheveux aux vents, Alice traversait les bois à toute allure. Plus les sabots de sa monture martelaient le sol, plus elle sentait naître en son être un changement presque naturel. Sans jamais avoir monté, elle dirigeait facilement son cheval comme si elle l’avait fait toute sa vie. La guerrière promise frôla une branche qui lui aurait à coup sûr valu une belle entaille, elle en rit à gorge déployée. Ce sentiment de liberté, ce sentiment de confiance, c’est ce qu’elle avait recherché toute sa vie. Ce manque, cette partie de son âme qui semblait morte, Alice renaissait enfin. Toutes ces années à ne pas trouver sa place dans ce monde venaient de prendre fin.
La jeune femme finit par arriver à un immense lac ressemblant trait pour trait à celui décrit par l’enchanteur. Elle descendit de sa monture et avança jusqu’au bord de l’eau. Sa couleur semblait exactement comme le vieil homme l'avait dépeinte. Presque turquoise, l’endroit était idyllique. Quelques remous attirèrent son regard vers le centre de l’immensité bleue. Alice passa sa main dans les vaguelettes provoquées par la brise légère. Elle ferma les yeux en intimant à la déesse du lac de l’écouter.
- Si je suis réellement destinée à sauver le royaume, montre-moi la voie. Je t’en prie, déesse.
Le signe tant attendu ne tarda pas. Du centre du lac sortit une femme aux longs cheveux noirs, aussi noire qu’une nuit sans lune. Alice fit un pas en arrière tandis que la femme semblait marcher sur l’eau. Elle arriva bientôt à la hauteur de la jeune fille. La femme avait un visage digne d’une fée. Ses yeux, d’un vert émeraude, embellissaient son teint blanchâtre. Entièrement nue et ruisselante, elle ne semblait pas affectée par les rafales de vent de plus en plus intenses. La Dame du Lac leva la tête.
- La pluie, elle arrive. Une bataille sanglante est sur le point de commencer. J’espère que cette pluie inondera la terre plutôt que leurs sangs.
Puis, son regard se porta sur la jeune fille. Elle se courba comme l’avait fait le vieil enchanteur, mais n’attendit pas qu’on lui propose de se redresser.
- Tous tes choix, tous tes doutes, toute ton amertume pour ce monde en guerre t'ont conduite à ce moment. Il est grand temps d’embrasser cet avenir radieux qui a été écrit bien avant ta naissance, lui confia la Dame
Voyant son air dubitatif, la femme lui sourit.
- Dans ton état actuel... La femme la toisa de haut en bas... tu ne tiendras pas longtemps au milieu de soldats armés, alors voici un présent qui t’y aidera.
Dans un éclat de lumière, un somptueux fourreau apparut au creux de sa main. Elle lui tendit et la jeune femme l’enserra impressionnée. Le sentiment qu’elle avait ressenti tout à l’heure pendant sa galopée à travers la forêt revint. Alice ausculta précieusement le fourreau et s’apprêta à dégainer l’arme qu’il cachait. La main de la Dame l’en empêcha. Ce n’était pas le moment.
- Quand le moment sera venu, tu le sentiras au plus profond de ton cœur. Maintenant, va et rencontre ta destinée, mon enfant, lui dit-elle avec douceur.
Sans qu’Alice ne puisse ajouter quoi que ce soit, la Dame du Lac s’en était retournée dans les flots. La jeune fille prit le fourreau et l’attacha à sa ceinture de fortune avant de se remettre en selle.
Instinctivement, elle savait où aurait lieu l’affrontement. Plus elle se rapprochait, plus les tintements des lames qui s’entrechoquent lui étaient audibles. Très vite le bruit de l’acier fut remplacé par les râles d’agonie des hommes mourant. La cavalière finit par arriver en haut d’une colline surplombant le champ de bataille. C’est alors qu’une vision d’effroi la frappa. Les corps disséminés des soldats aux armoiries du lion d’or jonchaient le sol boueux de la terre. Malheureusement, la pluie battante ne lavait que le sang et non les envies meurtrières des hommes. Alice serra de toutes ses forces le fourreau de son épée. Déterminée à changer l’issue inévitable de l’affrontement, la jeune guerrière et son cheval galopèrent vers ce qui semblait être le roi Arthur à genoux.
En bas, l’offensive battait son plein. Les deux armées semblaient à égalité aux vues du nombre de soldats meurtris. Galopant entre les cadavres, Alice crut apercevoir la dépouille d’un des Chevaliers de la Table Ronde. Malgré elle, elle ne pouvait s’arrêter. Arthur se trouvait en face d’un homme dont la rage n’avait d’égale que sa fureur. La jeune guerrière se faufilait rapidement entre les coups de lame et finit par arriver à hauteur du Roi. Ce qu’elle avait vu en haut de la colline ne reflétait pas la réalité de la scène. Arthur se tenait courbé s’adossant contre une épée et, malgré sa détermination, ne pouvait se relever. Un peu plus haut que son genou droit, une large entaille avait séparé le reste de sa jambe de son corps. Son armure était partiellement détruite et le grand lion d’or était taché d’un sang bordeaux encore chaud. Du grand Roi qu’il était jadis, il ne restait plus qu’un infirme à la merci d’un ennemi sans aucune pitié. Avec les quelques forces qui lui restaient, Arthur parvint à se remettre debout. Malheureusement, son épée s’enfonçant dans la boue, le Roi tomba à la renverse. Par la force des choses, Arthur se prosterna devant Mordred. Son ennemi le toisa avec mépris.
- Une légende disaient-ils... Tu n’as rien d’une légende. Tu n’as rien d’un roi. Regarde-toi, tu n’es qu’un infirme qui va mourir dans la boue au milieu des cadavres. Maintenant que je t’ai tout pris, laisse-moi prendre ta vie ! Hurla Mordred en armant son épée pour un ultime assaut
Le Roi, chancelant, ne sut relever la tête. S’il avait regardé la mort en face, il n’aurait pu se convaincre que son heure était venue. Merlin s’était-il trompé ? N’était-il qu’un simple pion parmi les affres du destin ? Mordred se mit à sa droite, prêt à le décapiter en une unique descente de lame. Le sourire aux lèvres, son épée descendit tel un couperet. Mais avant qu’il ne touche sa cible, l’homme fut projeté violemment en arrière. Il s’écrasa dans la boue, mais il ne tarda pas à se relever. La crasse rendait son visage plus sombre encore. En rage, il jura que la personne responsable le payerait de sa vie. Pourtant, son adversaire n’en avait que faire de ses menaces. Elle secoua ses longs cheveux bruns et, telle la Reine qu’elle était destinée à être, elle descendit de sa monture. Alice s’approcha du Roi et l’aida à s’adosser à son cheval.
- Qui êtes-vous ? Demanda Arthur à la mystérieuse jeune femme
L’ancienne servante sourit en regardant son adversaire fulminer l’armure imbibée de terre.
- Je m’appelle Alice, et c’est moi qui ai retiré l’épée de son joug il y a vingt ans.
Voyant son air abasourdi accentué par la douleur, elle ajouta :
- Je ne pouvais être reine, et je ne le peux toujours pas. Vous êtes le digne Roi de Camelott, mais même le Roi peut se laisser aller à la rage. Alors, si vous me le permettez, m’autorisez-vous à mettre mon épée ainsi que ma vie à votre service ?
Arthur avait dû mal à comprendre, toute sa vie avait été guidée par la prétendue légende. S’il n’était pas le Roi légendaire, qui était-il ? En fin de compte, était-ce réellement important ? Un vrai Roi n’en a que faire de son titre, un vrai Roi agit pour le bien de son royaume et de ses habitants. À cet instant, Arthur comprit. Ces choix l’avaient guidé jusqu’ici dans un seul but : permettre à cette fille de triompher. Le Roi passa son regard sur sa jambe tranchée, des gouttes de sang ruisselaient encore de son membre esseulé. Exténué, il mit sa main sur son épaule.
- Alice, si la personne dont parle la légende est bien là votre, je vous en conjure, sauvez le royaume, dit-il en s’inclinant devant la servante
La jeune fille sentit une grande fierté monter en elle. Le Roi venait de lui donner son respect ainsi que son autorisation. Elle ne pouvait le décevoir. Alors, Alice s’avança à hauteur de Mordred.
- Une femme ? Père, votre plus féroce guerrier est une femme ? Une servante qui plus est. Votre déchéance est-elle donc sans fin ? Se moqua-t-il d’elle
C’est à cet instant que son sentiment le plus fort s’exulta. Son ambition de protéger les êtres dans le besoin, et sa détermination à vaincre parlèrent à sa place.
· Je m’appelle Alice, et je ne suis qu’une simple servante batârde. Mais je jure sur ma vie que mon épée ne fléchira jamais pour la protection du Royaume !
Aussitôt, Alice décocha sa lame. Une intense lumière imprégna le champ de bataille. Tous s’arrêtèrent de combattre pour contempler la guerrière scintillante comme le soleil. Cette douce lumière inonda profondément l’âme de Mordred. Dégouté, il courra en direction d’Alice en hurlant. Un large coup droit se dirigea rapidement vers le visage de la guerrière. D’un revers de la main, elle envoya sa lame se planter dans la boue à quelques mètres. Mordred, désarmé, saisit une épée à proximité et réitéra son attaque. Alice se décala simplement vers sa gauche et son ennemi frappa de toutes ses forces dans le vide. Dévoré par la fureur, il harcelait de coups de lame la pauvre servante. Cependant, Alice n’en avait que faire de ses assauts. Habillement, elle prenait un malin plaisir à esquiver au dernier moment. Sa lame frappant systématiquement dans le vide commençait à faire naître en lui les graines du doute. Cette sensation d’être à la merci d’une simple servante brûlait de l’intérieur le conquérant. Mais rien n’y faisait. Malgré ses assauts effrénés, il ne parvenait pas à la toucher. Toujours adossé au canasson, Arthur ne perdait pas une miette de l’affrontement. Ce combat l’exaltait. Cette fille, il n’avait jamais vu quelqu’un se battre de la sorte. Quelle grâce, quelle... À cet instant, Alice venait une énième fois de dégager la lame de son adversaire dans les aires. L’épée de Mordred virevolta avant de s’écraser une nouvelle fois dans la boue.
- J’ai tué Lancelot, j’ai tué son fils, j’ai mutilé ton roi, mon propre père. Tu ne peux pas me tenir tête, tu n’es qu’une servante ! Hurla l’impitoyable chef
La jeune fille se retourna et regarda longuement le Roi. Arthur serra le poing. Puis, comme apaisé et acceptant la réalité, il hocha la tête, le sourire aux lèvres. Alors, la guerrière ravala sa salive.
- Je suis bien plus qu’une servante, et je l’ai toujours été. Je suis Alice, celle jugée digne de régner et par l’acier de mon épée, je vais en finir avec ta légende !
Tandis que Mordred ramassait une lame pour se protéger, Alice arriva à sa hauteur. Elle arma son bras et d’un geste, sa lame trancha de bas en haut son adversaire. Mordred recula en titubant. Bien qu’il utilisait ses mains pour comprimer la plaie, son sang se déversait à flot sur la terre humide. L’entaille était bien trop profonde. Sa vue commença à se tinter de rouge, son œil gauche avait été également tranché. Le tyran tomba à genoux, la main sur le visage.
- Je ne peux pas perdre... Ma destinée n’est pas de mourir dans la crasse telle un déchet. Je suis un roi ! Maugréait-il avec toute la rage qui lui restait
- Être roi ne vous empêche pas de saigner, ajouta Alice
Dans un dernier sursaut de rage, le Roi Mordred s’écrasa dans la boue, vaincu.
La bataille de Camlann marqua le début de la légende. La légende de la gamine qui avait libéré l’épée de son joug et celle de la servante qui avait refusé un trône.
Ne voulant pas le titre de reine, Arthur resta roi de Camelott. Cependant, après sa démonstration à manier l’épée, le Roi ne put se passer d’elle. Alice fut intégrée aux Chevaliers de la Table de Ronde et protégea ainsi le pays des forces du mal. Épaulée par Merlin et le Roi, elle devint rapidement la nouvelle Championne du Royaume.
La suite de la légende est floue. Certains disent que le roi Arthur et Alice se sont mariés et ont eu beaucoup d’enfants. D'autres disent que la jeune guerrière resta libre et fut la pierre angulaire d’une paix prospère et sans équivoque pour le royaume.
La prédiction du vieil homme s’était accomplie, et le Roi Arthur entra dans la légende. Mais personne n’oublia celle d’une jeune servante nommée Alice. La guerrière aux mille feux qui par son courage avait jadis sauvé le Roi.
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