Les Dix Verrous : Le Premier Verrou




Dans les méandres de montagne brumeuse, un homme avance pas à pas. Il se faufile entre les carcasses de roches le long d’un chemin fort sinueux. Les tempêtes du désespoir ont ravagé ses pierres qui tenaient bon malgré les années. Tantôt devenues tranchantes, tantôt polies et très douces, elles font partie du nouveau paysage des massifs. L’homme les toise d’un regard désintéressé. Autrefois, il se serait arrêté à maintes reprises. Il se serait attardé sur chaque détail. Chaque courbe et pic aurait été passé au peigne fin pour une analyse aussi chronophage que futile. Il les aurait touchés, saisis et pesés pour en déceler n’importe quelle source de savoir. Puis, il les aurait probablement lancés les unes contre les autres pour « voir ». Voir leurs éclats s’éparpiller dans des directions aléatoires et anarchiques l’aurait ravi et amusé. Il avait reproduit le même schéma un nombre incalculable de fois. Il avait ressenti comme le besoin d’agir de la sorte, une façon pour lui d’évacuer son mal-être de manière brève et immédiate. Après son acte de destruction, il s’en serait retourné au plat de la vallée, passant devant des inconnus, collègues, amis ou familiers. Ils se seraient ignorés, car les personnes qui gravissent ces montagnes ne veulent pas être dérangés par une quelconque source d’inattention.


Ici, personne ne regarde face au vent. Ici, les têtes sont baissées et les yeux fuient le devant pour de brefs coups d’œil en arrière. Tous les valeureux marcheurs le savent, il ne faut jamais s’attarder sur le chemin parcouru, seulement sur celui qui reste à parcourir. Bien que cette règle immémoriale soit connue du plus grand nombre, il y avait peu d’aventuriers qui ne finissaient pas par perdre leur motivation. Ce qui est, dans le fond, très étrange. En voyant le chemin parcouru, ne devraient-ils pas se dire qu’ils ont déjà énormément avancé comparé à s’ils n’avaient pas bougé de la plaine ? Malheureusement, non. Ils se félicitaient d’emblée pour leurs infimes exploits, clamant haut et fort : “Regardez où je suis, je suis bientôt au sommet.” Certains l’applaudissaient, d’autres venaient fêter la chose en leur compagnie. Le lendemain, les mêmes fêtards de la veille étaient vus en train de redescendre. Non pas le regard face au vent, mais face au passé.


Cependant, personne ne les voyait tristes. Ils semblaient si heureux de n’avoir parcouru qu’une infime partie du dédale montagneux. Le fait de les voir rebrousser chemin, le sourire aux lèvres et rempli d’une gaieté contagieuse, d’autres se ralliaient à la cause. Le fléau de la montagne sévissait dès les premiers pas foulés et n’épargnait personne. Comprendre ce virus insidieux, c’était comprendre la montagne. Certains l’avaient appris grâce aux conseils d’anciens marcheurs expérimentés. Ces mêmes marcheurs entreprenaient, à intervalles plus ou moins longs, le même pèlerinage quand le besoin se faisait sentir.


Dans ce melting pot, il y avait une autre catégorie de personnes. Une catégorie bien à part : les égarés. Veillant dans la montagne depuis des lustres, ils apparaissaient aux autres marcheurs sensiblement comme un mirage. On savait qu’ils étaient là, qu’ils tentaient de rejoindre les cimes, mais ils n’y arrivaient pas. Ils auraient pu redescendre, mais ils ne le faisaient pas non plus. Jamais par manque de courage, mais par manque de réflexion. Bizarrement, ils se retrouvaient toujours dans des endroits inhospitaliers à la progression de leur quête. De nombreux égarés venaient tapisser le flanc abrupt des montagnes, comme si dès le départ les bases du chemin les avaient emmenés au mauvais endroit. Seul, désemparé et à bout de force, la plupart n’entamaient jamais le trajet retour vers la plaine. Les rares fois où les marcheurs levaient le nez vers le devant, on pouvait les voir recroquevillés sur eux-mêmes, les bras croisés, et la tête enfoncée dans cette même croix.


Pléthore d’aventuriers se moquait : “Pourquoi diable ne rebroussent-ils pas chemin ?” Ces quelques mots étaient systématiquement dits sur le ton de la moquerie, mais au fond de ces mêmes personnes s’immisçait le même sentiment : “Je vous en supplie, faites que je ne sois jamais comme eux.” Car oui, aucun marcheur ne commençait son périple en tant qu’égaré, il le devenait. Les égarés, eux-mêmes, ne s'apercevaient que dans de très rares cas qu’ils l’étaient. Ces mêmes égarés se moquaient de leurs semblables plus haut dans la montagne avec toujours ce souhait immuable en tête : “Faites que je ne sois jamais comme eux.”


Mais, la montagne n’a pas la bonté des hommes, ni de libre arbitre. Son fléau s’attaque à tous ceux qui s’aventurent sur ses terres, sans distinction. Trop de marcheurs pouvaient devenir la risée de leurs pairs, et trop peu pouvaient devenir des modèles.


Sans faire son éloge macabre, le fléau n’accordait que peu d’importance à ses victimes. Il laissait les congénères du malade se charger de le réduire en pièce, et cela fonctionnait, alors pourquoi changer.


Notre homme avait mal aux pieds. Ses sandales de fortune étaient usées jusqu’à la semelle, laissant quelques orteils à la merci du vent. Il plaça ses deux mains contre son dos, arquées vers l’avant, et s’étira de tout son long. L’éclatement des bulles d’air piégées dans ses articulations émit un léger craquement. Il fit de même avec son cou, dont il pressa le côté droit puis gauche rapidement.


Il profita de ce moment de répit pour regarder autour de lui. Une femme escaladait un versant aussi dangereux que vertical. Bien qu’assez loin, on remarquait la hargne qu’elle avait à chaque micro-avancée de ses mains sur la surface. Un peu plus bas, une autre femme se tenait sur un rebord du même massif. Cette femme regardait l’autre en s’esclaffant, se tapant les cuisses de ses paumes et la montrant du doigt à l’occasion comme si elle voulait à tout prix qu’on la remarque. Mais, personne ne riait, personne ne la regardait et surtout personne ne serait venu la rejoindre pour une partie de moquerie endiablée. D’un coup, elle s’arrêta, s’assit et croisa les bras en enfonçant sa tête dans ceux-ci. Cela faisait déjà de longues minutes que notre homme avait détourné le regard.


Ses yeux passèrent sur un homme, les bras grands ouverts sur un rocher. Involontairement, il se mit à le fixer. Autour de lui, un petit attroupement s’était amoncelé et avait l’air de boire ses paroles. On pouvait y voir des gens de tout âge et de tout sexe. Notre marcheur souffla. Dans le passé, quand il avait tenté une énième fois ce périple, il était tombé sur cet étrange personnage. Il se vantait d’être arrivé aussi haut, qu’il ne craignait plus le fléau, qu’il avait vaincu la montagne. Les petits nouveaux, ceux qui n’avaient jamais tenté la longue marche, tombaient dans ses filets. Le lendemain, on pouvait mettre sa main à couper que tout le groupe s’en retournerait sur ses pas. À l’exception du beau parleur. Lui, il resterait un jour de plus sur son rocher, debout face à la plaine. Les marcheurs expérimentés le connaissaient bien et avaient appris à ne plus écouter ses dires. Ils ne l’écoutaient plus, car ils étaient déjà tombés sous le joug de ses tournures de phrases qui charmeraient même un serpent.


Notre homme avait déjà ressenti une vaste colère et un profond mépris pour cet individu. Maintenant, un semblant de peine venait ternir son cœur. En fin de compte, les nouveaux n’ont qu’à lever les yeux face au vent, et ils s'apercevraient qu’il y a d’autres marcheurs bien plus avancés que ce charlatan. Mais, comment pourrait-il les blâmer, il était comme eux.


D’autres petites taches avançaient vers le sommet. Elles étaient si loin que notre homme devait plisser les yeux pour mieux les apercevoir. En réalité, ce n’est pas eux qui étaient loin. Il y a déjà un long moment qu’il avait quitté la plaine. Ses petites taches lèveraient même les yeux vers le ciel, notre homme leur serait invisible. La brume de la montagne se dissipe à force d’avancer. Quand le voyage commence, l’entièreté de la montagne est sous un tapis brumeux si dense et insoluble qu’il est peine perdue d’essayer d’y plonger son regard.


Cependant, ses jeunes aventuriers le firent regarder vers le passé. Il revit tout ce qu’il avait abandonné pour réaliser cette quête. Pas un jour ne passe sans qu’il ne pense à rebrousser chemin, abandonnant son périple sans réellement savoir où il en est. Mais, il l’avait déjà tellement fait… Est-ce que cette fois encore, aller au bout n’en valait pas la peine ?


Ses yeux continuèrent leur inspection des lieux, mais il ne vit rien d’autre. Plus les années passaient, plus les marcheurs se faisaient rares. Il n’y avait plus de buts à gravir les pics escarpés, plus la nécessité de le faire ou encore plus le respect de l’avoir fait. Les quelques valeureux affrontant tout de même ce périple n’étaient plus vus en héros, mais comme des faibles n’ayant pas la force nécessaire pour porter leurs fardeaux.


Avant de se retourner, il vit une tache se rapprocher de lui à bonne allure. Il fronça les sourcils, surpris de ne pas l’avoir remarquée plus tôt. Elle se rapprochait vite, trop vite. S’était-elle mise à courir ? Non, elle empruntait son chemin, le même chemin qui lui avait pris tant de temps à tracer. Naturellement, il fit un pas dans sa direction. Puis, il s’arrêta net et se souvint de ses trajets passés. Longtemps auparavant, il avait fait une chose similaire. Il était tombé, par hasard, sur un magnifique chemin jonché de fleurs et sans réfléchir, l’avait suivi. Le nez vers le sol, il n’avait pas vu un vieil homme se rapprocher de lui. Le vieillard l’avait mis en garde sur les dangers de prendre le chemin d’un autre. Notre homme n’avait eu que faire de ses paroles et continua. Encore mieux, le vieillard s’étant arrêté, notre voyageur finit par mettre une distance conséquente entre lui et l’ancien. Fière d’avancer plus vite que les autres, il vit assez rapidement qu’il commençait à ralentir. Le chemin qui lui paraissait si facile devenait une épreuve infranchissable. Le vieillard finit par le dépasser sans un mot. Bientôt, le doyen disparut dans la brume, et notre homme le perdit de vue. Déboussolé, fatigué et déçu, il s’en retourna à la plaine.


Ce moment, bien que pénible, lui donna une leçon. La tache lui fit un signe amical de la main, mais il n’eut rien en retour. Notre homme venait de se retourner, décidé que le jeune marcheur comprendrait tôt ou tard le fléau de la montagne.


Chaque pas qu’il faisait et qu’il avait fait porta ses fruits. Le regard vers le sol, il ne vit pas immédiatement le temple. D’abord, il vit un petit escalier en bois foncé presque brûlé. Fronçant les sourcils, il releva la tête. Il vit des orteils camouflés dans une chaussette blanche. Eux-mêmes prisonniers d’une sandale de bambou et de bois.


“Oh tiens, encore un.” dit une voix lasse.


Notre homme se releva brusquement. Il ne prêta pas attention aux paroles ni à son auteur pourtant juste devant lui. Sa tête, bougeant dans tous les sens, s’émerveillait de chaque détail qui lui changeait du paysage des montagnes tortueuses. Tout autour de lui, une végétation luxuriante. Une forêt de bambou, de l’eau ruisselant le long de petites pierres rondes, une mousse vert clair grimpait sur la surface d’une montagne. D’en bas, il n’aurait jamais imaginé que le sommet pouvait être si beau. Il se dit que s'il l’avait su, il serait venu plus tôt, même s’il le savait dans le fond. Maintes fois, lui avait-on, compté les mérites de ce périple et que l’arrivée en valait la peine. Systématiquement, il n’y prêtait guère attention, se disant que si ça lui paraissait trop beau, c'était probablement faux.


« Te souviens-tu depuis quand tu vagabondes ? »


Notre homme l’avait oublié. La silhouette blanchâtre de son interlocuteur se tenait en face de lui, le surplombant des quelques marches du temple. Il portait un kimono blanc avec, en dessous, une tunique noire. Son teint blanchâtre lui donnait un air livide, pourtant il n’avait ni l’air malade ni l’air faible. Ses longs cheveux sombres descendaient jusqu’à mi‑dos, mais ce n’était pas ce qui étonna le plus le marcheur. Son timbre de voix et les traits de son visage ne lui permettaient pas de savoir s’il parlait à une femme ou à un homme. Quand il le regardait, notre vagabond ressentait une force négative, une force violente et prête à tout bousculer sur son passage. En contrepartie, une partie de lui ressentait de l’apaisement, comme si toute cette marche prenait enfin une direction qu’il allait pouvoir suivre.


De longues minutes passèrent, mais l’androgyne ne réitéra pas sa question. Il resta dans la même position depuis qu’il avait prononcé sa phrase. Notre homme sortit de sa poche arrière un cahier d’une dizaine de centimètres. Il y retira un bic accroché à la fin de celui-ci et se mit à feuilleter les pages frénétiquement. Après un nombre important de pages tournées, il s’arrêta.


« J’ai commencé mon voyage il y a… 1 an et… 5 mois. » dit-il en jetant un coup d’œil à son interlocuteur.


Il n’eut pas de réponse en retour. Obnubilé par sa réussite, notre homme se désintéressa très vite de sa probable future réponse et détourna le regard sur son cahier. Il appuya sur la tête du bic, et en fit sortir la mine.


« Que fais-tu ? » interrompit l’être.


« Je note que j’ai réussi ma quête ! Ma vie est une réussite ! » s’empressa de répondre le marcheur.


Le visage blême se tordit et laissa apparaître un léger sourire. Il se retourna. Le « clac » des sandales en bois contre le bois du temple fit sortir notre homme de sa folle écriture.


« Tu crois avoir réussi comme tous les autres. Ce n’est que le début, alors suis-moi si tu en as encore la volonté. » dit la voix en rentrant d’un pas lent au centre du temple.


Le vagabond regarda son livret et la phrase à moitié écrite qui aurait donné : “J’ai réussi, je vais mieux”, s’il avait eu le temps de la finir. Brusquement, il se retourna, lâchant le bic et son cahier. Il se rapprocha du chemin qu’il avait parcouru durant ces mois et années. Il ne voyait même plus la plaine. Même les quelques sentiers des jours précédents semblaient lointains. Il se mit à regarder le temple et juste à côté la grande montagne. La dernière ascension, la dernière des dernières. Après, il serait sur le toit du monde, plus haut que tout ce qu’il aurait pu imaginer.


Alors, il avança.


Dans le temple, se trouvait maintenant un homme sans page écrite, mais à écrire. Écrite avec son être et pas seulement avec son encre.


Les portes se fermèrent dans un claquement sourd. Puis le kimono blanc prit la parole :


« Tu as ouvert le premier verrou, il t’en reste neuf. »


Notre homme ne comprit pas cette histoire de verrou, mais le laissa continuer.


« Pour les ouvrir, tu vas devoir les affronter un à un. Tu auras droit à une arme et à l’appel d’un ami, mais une seule fois. Ils te connaissent, ils savent qui tu es. C’est toi qui les as formés pour qu’elles te détruisent. Tu vas devoir changer. »


« Ces verrous… c’est toi qui les as formés… » Le marcheur avait beaucoup de questions pour peu de réponses. Un « bonne chance » résonna faiblement dans l’air. Notre homme se retrouva seul. Il ne portait plus ses vieux vêtements de vagabond poussiéreux, mais un kimono noir qu’il trouva très élégant. L’étoffe, très douce, possédait un côté rassurant et le porter lui octroyait un courage supplémentaire. Il se sentait capable de rivaliser avec le monde entier.


Un rayon de lumière vint illuminer une partie enfoncée dans le mur. Au fond de la pièce, deux engrenages en jade brillaient de mille feux. En s’approchant, il put mieux voir. Ce n’étaient pas des engrenages, ce sont des verrous. Une poignée en bois sortit du mur un peu en dessous.


Notre homme prit une inspiration et pressa la poignée.

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