L'univers 3100 est si éloigné de notre Univers 1. Pourtant, rien ne présageait qu'il en soit ainsi. Il est identique en tout point au nôtre, à une exception près.
Partout dans le multivers, la fête d'Halloween est fêtée pour diverses raisons, comme celle de coller une belle frousse à ses voisins ou encore de quémander quelques bonbons aux portes, et même, dans un univers, de fêter Noël.
Néanmoins cette année-là, les habitants de la petite ville de Galena dans l'Illinois vécurent la fête d' Halloween la plus étrange et sanglante qu'ils n'aient vécu.
Tout commença pendant la soirée du 31 octobre.
Chez les Taylor, comme chaque année, on s'affaire à l'organisation de la soirée de quartier.
- Esteban...Esteban... Esteban ! Je ne retrouve plus mon chapeau ! crie Sarah, l'ainée des Taylor.
Le jeune garçon claque la porte de sa chambre et descend deux par deux les marches de l'escalier. Il prend grand soin à toujours en sauter deux à la fois, pensant qu'il finirait par gagner un temps significatif à force. Il attrape le mur qui fait le coin entre la cuisine et le couloir avec sa main et se laisse tourner vers la cuisine. Sa sœur l'attend les bras croisés, et les sourcils froncés. Le maquillage noir sous ses yeux lui donne un air dur et menaçant.
Son frère sursaute.
- Bon sang ! Tu m'as fait peur ! Sarah esquisse un léger sourire. Je n'ai pas vu ton stupide chapeau, tu n'as qu'à mieux ranger tes affaires, dit le jeune garçon sans la quitter des yeux.
Elle souffle en baissant la tête. Dans le fond, elle n'en a pas besoin dans l'immédiat, mais elle aurait aimé faire une photo de sa tenue avant de commencer les citrouilles. Elle marche jusqu'au tiroir de la cuisine et en sort deux grands couteaux.
- Tant que tu es là, tu vas pouvoir m'aider, lui dit-elle en lui tendant une lame.
Esteban sourit, comme s'il allait manquer son activité préférée. Bien qu'ayant 16 ans, il ne fête plus Halloween depuis quelques années déjà. Il dit que c'est parce qu'il n'en voit pas l'utilité, mais pour sa sœur c'est plutôt qu'il n'a personne avec qui le fêter. Cette activité entre frère et sœur est probablement la seule activité où ils prennent du plaisir à le faire ensemble.
Esteban prend deux planches en bois sous le large plan de travail. Il en met une devant sa sœur et lui-même et s'en va chercher les courges. Elles sont rangées dehors dans une petite brouette. Il y en a moins que les autres années. Faute de temps, le père n'avait pas su aller les chercher au Farmer Market chez Eddy's avant ce matin. Il avait ramené les plus rondes et grosses qu'il a pu dénicher. Immédiatement après les avoir déposées dans l'allée, il est reparti travailler et a confié l'organisation de la fête à ses enfants. Sa femme étant de garde à l'hôpital, la fête se fera en famille restreinte cette année.
Le frère frappe violement avec son pied contre la porte de l'entrée. Les bras chargés de quatre citrouilles de tailles conséquentes, ça l'aurait tué de demander à Sarah de venir lui ouvrir.
Il les dépose sur la table, manquant d'en faire tomber une.
- Si tu pouvais éviter d'en exploser, on n'en a déjà pas beaucoup cette année, réplique sa sœur après l'avoir vu rattraper la citrouille de justesse.
Son frère grommèle, comme s'il avait fait exprès de la laisser filer. Puis, si elle voulait vraiment qu'il fasse attention, elle n'avait qu'à l'aider, pense-t-il.
Pour se calmer, il saisit le couteau et le plante au milieu d'une courge. Sa sœur pesta en agitant son couteau dans tous les sens :
- Esteban, t'es con ou quoi ? Regarde sa tronche, sérieux... C'est irrattrapable là.
Une longue entaille partant du haut de la courge sillonne sa chair tendre jusqu'à la base. Esteban n'en a que faire des commentaires de son ainé. Il a le droit de scarifier sa victime comme il le souhaite. Il ne se serait pas permis de juger les yeux globuleux que sa sœur inflige à la sienne.
Après hésitation, il ouvre le tiroir et se saisit d'un nouvel instrument bien plus pointu que son prédécesseur. Quand il regarde sa courge avec le couteau au milieu de la face, il se dise que le design lui plait bien. Minutieusement, il enfonce son instrument dans le futur visage de sa victime. Il y trace de grands yeux aux contours allongés ainsi qu'une bouche garnie de dents tranchantes. Chaque entaille l'énerve pour la simple et bonne raison que les courges n'ont pas été vidées. Il pousse sa main dans la gorge de la citrouille et en arrache le contenu. Une multitude de graines tombent sur le plan de travail et d'autres au sol. Il jette les entrailles dans le compost sous les yeux dégoutés de sa sœur. Esteban la regarde, incrédule, esquissant un « Quoi ? ». Elle lève les yeux au ciel sans rien ajouter.
La citrouille de Sarah a un certain charme. Ses yeux globuleux et sa bouche – un trou béant – lui donne un air ahuri. Au fur et à mesure, elle y grave de petits motifs tels que des cœurs ou de petits éclairs. Rien à voir avec les monstruosités que perpètre son frère à côté.
Heureux de leur crime, les deux comparses posent leurs couteaux pour examiner la citrouille de l'autre.
- Elle est horrible la tienne, dit Sarah en pointant du doigt la citrouille d'Esteban.
Il pouffe de rire.
- T'as vu la tienne ? Avec sa tête de débile, j'aurais honte de la mettre devant la maison, répond son frère, outré qu'on se moque de son œuvre art.
Les autres cucurbitacées attendent leur tour. Alignées sur la table, elles sont prêtes à subir leurs châtiments.
Esteban et Sarah saisissent une nouvelle courge, mais juste avant de pouvoir commencer le massacre, on sonne à la porte.
Les Taylor n'attendent pas de visite. Il est 20 h et la soirée n'aura lieu que deux heures plus tard. Ils s'avancent vers l'entrée, et ouvrent la porte. Un grand garçon blond entouré de bandelettes tel une momie sourit à pleine dent. Le voisin.
- Salut Sarah ! Et Esteban...Il a presque l'air déçu de voir le cadet. Vous n'auriez pas une citrouille à me prêter... J'ai malencontreusement fait tomber la mienne avant de pouvoir la tailler...
Immédiatement, le frère passe devant sa sœur :
- Alors, ça va être compliqué car...
Sarah le coupe brusquement :
- Ce n'est pas un problème. Tomy, sers-toi ! dit-elle en montrant du doigt la brouette avec les deux seules courges restantes de la famille.
Le voisin les remercie chaleureusement. Cependant, aucun sourire n'est adressé à Esteban. En fermant la porte, il se plaint à sa sœur :
- Pourquoi tu lui as refilé ? Il n'en reste que trois à décorer maintenant. Je te préviens, tu lui as donné une des tiennes.
Sarah ne prend pas la peine de lui répondre et murmure un « oui, oui » las pendant qu'elle jette un œil par la fenêtre pour ne pas manquer le voisin.
Avant, Esteban et Tomy étaient de grands amis. Les années passèrent, le jeune garçon vit le comportement de son ami changer envers sa sœur. Il parlait différemment en sa présence, bombait le torse, et se montrait aussi étonnamment plus courageux. Au fur et à mesure, ce comportement énerva le cadet si bien qu'il ne se côtoie presque plus ou le moins possible. Ce qui le dérangeait amèrement et sans qu'il puisse l'expliquer était aussi le fait que sa sœur âgée de 18 ans puisse s'intéresser à un garçon de 16 ans. Pourquoi il n'avait pas ça lui ?
Pour se calmer, il se dirige vers la cuisine et saisit son couteau, espérant pouvoir se détendre un peu. Il tourne la planche nerveusement et tend la main pour prendre une citrouille.
Il ne touche rien.
Encore plus énervé d'agiter sa main dans le vide, il tourne la tête et ne voit rien. Il n'y a rien à voir car il n'y a rien. Les courges ont disparu. Esteban peste en direction de sa sœur :
- Sarah, tu fais chier ! Où est-ce que tu as caché les citrouilles ?
Sa sœur répond sur le même timbre de voix.
- « Sarah, tu fais chier. » Ouvre tes yeux, elles sont sur la table, abruti, râle-t-elle en se penchant dans le miroir pour faire sa photo tant désirée.
- Elles ont disparu comme par magie sans doute, tes blagues sont d'une lourdeur, lui répond son frère.
Elle n'arrive pas à trouver le bon angle, ni la bonne position pour prendre sa photo. L'agacement de son frère n'arrangeant rien, elle va le retrouver dans la cuisine. Elle tombe nez à nez sur le plan de travail dépourvu de légumes. Elles étaient là il y a quelques minutes. Où sont elles passées ?
- Tu vois que je ne rêve pas, dit Esteban dépité.
Sarah met sa main sur son front. Tout en réfléchissant, elle fait le tour du plan de travail.
Au pied du tiroir caché par la table, les courges sont entassées devant le tiroir ouvert. Sarah fronce les sourcils. Que font-elles là ?
Elle se sent observée. Elle a l'impression que l'une des courges la suit du regard.
- Esteban, tu doit venir voir ça, dit-elle en reculant
Un bruit de trifouille résonne faiblement dans la maison, comme si quelqu'un ou quelque chose chippotait dans les couverts métalliques. Son frère commence à s'inquiéter vis-à-vis de la réaction de sa sœur et vient la rejoindre.
Il est aussi surpris qu'elle. Si ce n'est pas eux qui les ont mis là, quelqu'un s'est-il introduit dans leur demeure ? Plus surprenant encore, une sorte de petit bras en racine sort des courges. La petite main de la citrouille du dessus fouille dans le tiroir. Après avoir longuement cherché, la main se retire. Elle tient une lame identique à celle qui l'avait balafrée une heure auparavant. La citrouille prend appui sur ses bras et descend de ses confrères entassés. La courge toise longuement son propriétaire.
C'est elle, c'est sa courge. Reconnaissante entre mille par le couteau planté dans son crâne et son sourire édenté. Après quelques longues minutes, la citrouille pousse un cri rauque. Avec ses bras, elle saute au visage d'Esteban. Il hurle. Il recula brusquement, ce qui pousse sa sœur contre le mur. Sarah laisse échapper un bruit de douleur. Avec le recul, il esquive le tranchant du couteau qui passe à quelques centimètres de son nez. Malheureusement pour lui, la courge n'avait pas dit son dernier mot. Elle traîne son corps rond plus près et réitére son saut. Esteban, pris de court, se tourne pour lui échapper. Sa sœur, suite au choc contre le mur, est au sol et le bloque dans sa course. Esteban est pris d'une vive douleur à la jambe. La citrouille venait de planter la cuisse du jeune homme. Un filin de sang coule sur les bras en racine de la créature jusqu'à sa bouche. La rougeur du sang se mêle à la couleur orange de la citrouille, lui donnant une apparence horrifique.
Esteban paniqué, essaie tant bien que mal de se défaire de sa courge, en vain. La créature tient fermement la lame. Le fait qu'elle se débatte accentue davantage la douleur et il se sent doucement tourner de l'œil. Sarah se relève effarée devant une telle scène.
Elle n'a pas le temps de faire grand-chose. Sa propre courge vient de monter sur la table. Son corps pousse les planches à son passage. Son air ahuri est en contradiction avec le semblant de haine que Sarah peut lire dans ses yeux globuleux. Le légume saisit le couteau qui l'a crée et bondit vers elle. En se jetant sur le côté, elle échappe de justesse à la sanction que lui réserve sa courge.
Pendant ce temps, Esteban hurle. Il essaie tant bien que mal de retirer le couteau de la plaie mais la citrouille le tient vigoureusement.
- Sarah, aide-moi, dit le jeune homme au visage blanc livide.
Sa sœur ne répond pas, trop prise à éviter les assauts virulents de la courge. Cependant, elle réussit à quitter la cuisine. Sans se retourner, elle sait que la créature la suit à ses grognements, et surtout grâce au bruit si particulier de sa chair contre le sol à chaque bond.
A suivre…
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