Les Dix Verrous : Le Deuxième Verrou



La porte s’ouvrit avec un léger grincement. Dès que notre homme fut entré, elle se ferma brusquement et disparut comme si elle n’avait jamais existé. Elle ne laissa ni trace ni autre forme d’une quelconque existence passée. Le regard du marcheur fut attiré par le froid qui émanait du sol. Une sensation de froid extrême se répandait de sa plante de pied jusqu’à son cou en un puissant et vicieux frisson. Le bois du temple avait totalement disparu, laissant la place à un carrelage opalin. Sa teinte laiteuse et ses reflets subtilement bleutés donnaient à la pièce ce côté inhospitalier. À peine venait-il de mettre un pied dans cet endroit qu’il ressentait une pression en lui. La pression de l’échec, qu’il n’y arriverait pas et que s’il avait toujours eu accès à la porte, il l’aurait prise sans hésiter. Cependant, le voilà coincé et obligé d’affronter ce second verrou.


Une autre chose l’intriguait, voire l’angoissait : les formes ovales au fond de la pièce qu’il ne pouvait pas parfaitement décrire. Cependant, nul doute qu’elles étaient ovales. Leur forme d’œuf à la coque était facilement reconnaissable malgré la légère obscurité. Ce qui le poussa à réfléchir, c’était que les formes se tenaient à une quinzaine de centimètres du sol. Elles ne volaient pas, justement, ces petits personnages étaient soutenus par deux jambes. Deux petites jambes frêles et minces. Semblable à deux autres membres sur la partie supérieure de leur corps que notre homme identifia comme des bras.


Après avoir réfléchi longuement et analysé où pourrait se trouver la porte, il mit un pied devant l’autre et avança prudemment. Chaque pas était pensé et souhaité. Il ne voulait pas tomber dans un piège et, à chaque pas foulé, il s’arrêtait et regardait tout autour de lui. Du coin de l’œil, il ne perdait pas une miette des gestes des petites créatures dont il n’avait guère plus d’information que tout à l’heure.


Alors qu’il venait de passer le vingtième carrelage, équivalent à la moitié de salle, les ovoïdes se mirent en marche. Ils avançaient à allure modérée, mais leurs vitesses accroissaient. En revanche, leurs directions reflétaient le chaos. Ils partaient dans n’importe quel sens. Certains se fonçaient dedans sans sourciller, puis continuaient leur chemin. D’autres longeaient les murs pendant que leurs alter ego butaient contre ceux-ci. Notre homme fut amusé, non sans oublier qu’il ne comprenait pas ce spectacle. Une inquiétude subtile commençait à naître en lui, mais il décida de ne pas y prêter attention. Après tout, il est normal de s’inquiéter dans une situation pareille.


Plus il marchait, plus la distance entre lui et les monstres s'amoindrissait. Dans leurs courses désordonnées, certains se rapprochaient de lui. Un le frôla, le rapprochement fut très bref. Notre homme crut entendre une voix émaner de la créature. “J’ai probablement dû rêver”, se dit-il. Il ne se retourna pas pour l’ausculter. Il restait concentré sur le fond de la salle où se trouverait sûrement la sortie.


Il finit par arriver à l’endroit exact où se tenaient les créatures. Plus aucune bestiole n'était près de lui, elles gambadaient toutes à bonne allure sur la blancheur du carrelage. L’homme se retourna et se mit à inspecter le mur. Il se rendit très vite compte que le mur noir ne cachait ni verrou de jade ni porte. À la place, il y avait un cadenas. Un cadenas très simple, à deux chiffres, accroché à un loquet. Cent possibilités, même sans code, ça ne lui prendrait pas une éternité. Il se mit à genoux et fit défiler les chiffres. Il commença par le 01 puis 02, 03… et il continua ainsi jusqu’à une trentaine de combinaisons.


Derrière lui, le monde s’afférait. Il ressentait une agitation soudaine, comme si une puissante chaleur venait troubler la froideur de la pièce. Aussi, presque rapidement, des murmures s’élevèrent. Il n’avait pas rêvé, ces créatures pouvaient parler. Elles se rapprochaient de plus en plus près. Tant bien que mal, il maintint sa concentration sur ce stupide cadenas. À chaque nouveau roulement de nombre, il soufflait d’énervement de ne pas trouver ce code. Les voix montantes devenaient fatigantes et lassantes. Si au moins il comprenait ce qu’ils disaient.


Excédé à la tâche et à bout de patience, il saisit une créature par le bras et la tira violemment. Il venait de lui donner son attention. Il remarqua enfin le vrai visage du monstre. De part et d’autre de son corps ovale, une myriade d’yeux le fixait avec intensité. Une bouche à l’apparence humaine, bien que largement plus grande, trônait au milieu de cet amas étrange. Comme un enfant, la chose se débattit en agitant ses petits bras dans tous les sens. Notre homme les voyait, tous ces yeux braqués sur lui. Il se sentit transpercé par cette multitude de regards.


“ T’es un bon à rien. T’arriveras jamais à rien.”


La créature cria ses mots. Troublé, notre homme la lâcha et elle s’enfuit au même rythme que ses congénères. Il était à la limite d’en rire. « Sa phrase est dénouée de sens, elle ne me connait pas », se dit-il. Il secoua la tête, et se remit à son déchiffrage.


Le brouhaha se mit à résonner de plus en plus fort. Sa concentration en fut une nouvelle fois troublée. Alors, il réitéra son geste. Il se leva, et en attrapa un aussi violemment que le précédent.


“ T’es nul. Tu ne fais rien de bon”.


Beaucoup moins étonné que la première fois, il n’y prêta plus attention. En revanche, il remarqua l’étonnant silence. Plus aucune des créatures ne bougeait, comme si elles désiraient ne plus être remarquées. Au moins, il faisait calme et cela ravivait le courage de notre vagabond. Soufflant, cette fois-ci d’apaisement, il s’en retourna une troisième fois à la tâche.


Il tournait frénétiquement les chiffres, se rendant bien compte qu’avec tout ça, il avait perdu son calme. Pour ne rien arranger, les créatures se remettaient en mouvement mêlant cris et bruissement de pas stridents. Une idée germa dans son esprit. “Si en en attrapant qu’un seul ils s’arrêtent tous, je devrais crier une bonnefois.” De plus, il pourrait évacuer sa frustration en un cri puissant, ce qui le détendra pour sûr. Alors, il se leva, pris une grande inspiration, et hurla de toutes ses forces.


D’un coup, la foule de créatures s’arrêta aussitôt. Des milliers regardaient fixement notre homme.


“ J’ai toute votre attention ? Taisez-vous » dit-il d’un ton bref.


Les monstres restèrent immobiles, comme plantés sur place. L’homme plia les bras sur ses hanches. Bien que ce sentiment d’inquiétude et d'angoisse persistât, il venait de mettre fin au calvaire. Il se retourna mais ne descendit pas sur ses genoux. Le silence pesant l’écrasait. Il sentait ses pieds être happés par la froideur du sol. D’angoisse, il se retourna de plus belle, voyant que cette sensation occupait de plus en plus ses pensées. Les créatures ne s’étaient pas remises en marche. Elles continuaient attentivement de le regarder. Il fit un geste de la main comme pour les chasser. Leur grande bouche fermée restait de marbre et les formes ne bougèrent davantage. Il essaya de revenir à son état de concentration initiale en se tenant debout devant eux. Les yeux fermés, une respiration lente et une expiration progressive, mais rien n'y faisait : l’énervement prenait doucement le pas sur l’angoisse. Il voulait se calmer, et il le pouvait. Pire encore, il le devait. Plus ces pensées le traversaient, plus ce verbe qu’est “devoir” l'oppressait. L’homme devait être capable de les ignorer, mais il lui était impossible de reprendre sa tâche là où il l’avait arrêté. Une infime partie de son être fut touchée par leurs paroles. Il baissa la tête, affligé. Affligé de s'apercevoir qu’en réalité, ces monstres avaient peut-être raison : il n’est bon à rien.


Bien que ce ne fût qu’une pensée, les créatures le comprirent. Un large sourire glaçant émergea sur leurs visages. L’un se mit en marche. Suivi d’un autre. Puis encore un. Plus de démarche hasardeuse, plus d’aléatoire, ils semblaient avoir un but. Leurs trajectoires rectilignes les feraient inexorablement arriver près de notre homme. Il le savait. Il le sentait que ces monstres en auraient tôt ou tard après lui.


Soudain, le doux murmure des reproches recommença. Le vagabond se retourna brusquement. À genoux, il s’était remis à la recherche du code tout en jetant de brefs coups d'œil à l’avancée des mille yeux. Dans la panique, il ne se rendait pas compte qu’il refaisait en boucle des codes qui avaient déjà été testés. Progressivement, il perdait toute notion d’intelligence et de réflexion. Malgré lui, le stress prenait le contrôle sur ses gestes, ses pensées et sur ses émotions.


Le murmure, longtemps étouffé, s’éleva enfin, laissant chaque mot se faire entendre.


“Nous avons son attention. “


“Nous avons son attention. “


Les bêtes ne cessaient de répéter ces mêmes paroles.


Les mots devenaient audibles car ils venaient d’arriver au vingtième carrelage. Selon lui, et au bas mot, il en aurait encore pour une dizaine de minutes de répit. Ensuite, ces choses seront à sa portée.


Les chiffres du cadenas coulissaient à une vitesse affolante. Ses mains tremblaient et de son front, une fine perle de sueur chuta sur le carrelage. Sa respiration n’avait plus rien de calme, il haletait à pleins poumons, priant de trouver les deux chiffres. La frustration, qu’il refusait de voir, le submergeait. D’énervement, il tenta de forcer le verrou. Il le frappa de toutes ses forces. Puis, essaya de le tordre afin de le faire céder. Aucune de ces tentatives ne parvint à déloger ce malheureux morceau de fer. La frustration, la peur et l’angoisse des regards vissés sur lui le firent bouillonner. Il ferma les yeux, mais sa respiration rapide le ramenait toujours à l’évidence. Alors, envers et contre tout, le vagabond se laissa avoir.


Il abandonna le semblant de contrôle qu’il avait sur lui-même.


Sans réfléchir, il se leva d’une traite et alla à la rencontre des créatures. Elles avançaient plus rapidement que lors de son dernier coup d’œil. S'il ne pouvait pas régler le problème de loin, peut-être qu’en leur faisant face tout s’arrangerait. Bien vite, il arriva à deux pas de celle-ci.


L’homme poussa un cri strident pour les arrêter. À sa grande surprise, elles poursuivirent leurs routes. Les créatures avaient toujours ce regard accusateur et jugeant qu’il l’angoissait tant. Il ne pouvait plus les voir, il en devenait presque fou.


De désarroi, il attrapa la chose la plus proche de lui. L’homme tenait fermement son bras, et le corps ballan se débattait à la hauteur de sa tête. La bouche lui vociféra des mots piquants et douloureux, mais ces mots ne parvinrent pas à toucher le vagabond. Sa folie le protégeait : en bien, comme en mal. Sa carapace inébranlable ne ressentait plus rien hormis ce mélange d’angoisse profonde et de colère aiguë. À cet instant, une seule pensée percutait son crâne : Pourquoi me disent-ils ça à moi ? Qu’est-ce que je leur ai fait ?


Pendant que la créature se débattait, l’homme lui hurlait sa pensée. Elle n’y prêtait guère attention. Peut-être est-ce le fait qu’elles ne possèdent aucune oreille qui permettrait une quelconque discussion.


Fatigué d’essayer, fatigué de vouloir comprendre et fatigué de devoir se retenir, il projeta violemment la chose sur le mur. Elle rebondit mollement et s’écrasa sur le sol. Son corps flasque se mit à trembler. Puis, ses petits bras remontèrent vers le haut de sa tête. Ils s’arquèrent et poussèrent de toutes leurs forces. L’homme n’en revenait pas, la créature se relevait comme si de rien n'était. À nouveau debout, elle reprit nonchalamment sa route. Cependant, elle n’avait pas changé de cap, et les autres non plus, elles avançaient toutes vers notre homme.


Cet intense moment de déception mit le vagabond à terre. Ses jambes perdaient toute la détermination de le soutenir.


“Regarde-toi. Tu es si décevant.”


Cette petite phrase le heurta. Jusqu’à présent, il n’avait jamais entendu distinctement le timbre de leur voix. Il ressemblait vaguement à celui d’une connaissance ou d’un ami, peut-être même d’un parent. Il était sûr de l’avoir déjà entendue quelque part. L’homme venait d’en prendre conscience par la proximité de la créature. Elle tendit son bras frêle vers son épaule. À genoux, la taille du géant n'était plus un problème pour eux.


Avec les dernières forces qui lui restaient, il repoussa la créature qui, en reculant, tituba et tomba. Aussitôt sur le carrelage, elle se mit debout et reprit sa marche. L’homme souffla, exténué. Si même avec la volonté, l'envie de sortir cela ne suffisait pas, comment pourrait-il faire ?


Les yeux posés sur son propre reflet dans le carrelage, un sentiment de gêne le démangea. Il sentait une sorte de pression sur le bas de son dos. Puis, le même type de gène lui vint à l’épaule gauche. La gêne se répandait partout sur son organisme. Apeuré, il releva la tête. Avec effroi, il remarqua un nombre affolant de créature qui tentait de lui grimper dessus. D’un bond, il se leva et quelques bêtes tombèrent à la renverse. Certaines restèrent accrochées grâce à leur large bouche refermée sur la peau de notre homme. Les morsures ne faisaient pas si mal, mais la gêne causée aggravait son angoisse. De peur, il frappa d’un coup de poing celui se trouvant sur son bras gauche. Au lieu de lâcher prise et de dégringoler, la créature resserra son étreinte. L’homme secoua le bras, mais rien n’y fit. À force de subir ses secousses incessantes, un filin de sang s’échappa de la plaie béante.


En voyant le liquide écarlate perler de sa blessure, le vagabond se remit à frapper la créature de plus en plus violemment. Une pluie de coups s’abattait sur la créature et peu à peu sa mâchoire se resserrait. Bientôt, notre homme ne sentit plus son bras. Elle lui suffirait d’un coup supplémentaire et sa bouche monstrueuse se refermerait pour de bon sur son bras. Dans son extrême désarroi, il eut un éclair de lucidité.


Se laisserait-il aller à la folie jusqu’à perdre un bras ?


S’il le perdait, arriverait-il encore à tourner les chiffres du cadenas ?


Le cadenas…


Le chaos lui avait fait oublier sa tâche, la raison de sa venue. Malgré la douleur ahurissante, il se mit à réfléchir.


Au début, tout se passait bien. Puis, il s’est attardé sur eux, il les a menacés… Il leur a donné de l’attention. Depuis le départ, c’était lui le responsable. Cependant, les créatures ont tort, il n’est pas un bon à rien. Il en est convaincu, s'il se trouvait là aujourd'hui, c’était dans l’unique but de changer, et ça, cela demande beaucoup de courage.


Sans s’en rendre compte, cet instant de réflexion lui apporta le calme. Sa respiration était lente et ses mains ne tremblaient plus. Il regarda la créature d’un autre angle. Il semblait désintéressé de la chose autant que de sa plaie. Décidé à aller au bout de sa tâche, il se releva et se dirigea vers la serrure.


Lentement, l’emprise des créatures cessa. Elles se détachaient toutes une par une en reprenant leurs rondes chaotiques. En arrivant à quelques pas du cadenas, celui sur son bras se décrocha. La bouche ensanglantée ainsi que ses mille yeux se détournèrent de lui. La créature s’en retourna au chaos en marmonnant quelques mots à peine audibles.


Devant la serrure, il se baissa. Il prit une grande inspiration et fit défiler les chiffres une nouvelle fois. Posément, il essuyait les erreurs.


Après moult essais infructueux, le dernier fut le bon. Deux verrous de jade apparurent un peu plus haut sur la porte. Pas de poignée à enfoncer, il suffisait de la pousser pour entrer dans la prochaine salle.


L’homme toisa la minuscule ouverture de la porte. Une lumière tamisée s’en dégageait. Une hésitation le parcourut. Bien qu'elle fût vive et agressive, il ne lui accorda aucune attention. La tête haute, le vagabond poussa la porte et pénétra dans la salle du troisième verrou.

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