Quoi qu’il en dise,
Oliver apprécie son sens de l’honneur. Ça lui arrive assez souvent de l’écouter
pour ne pas agir contre ses propres valeurs. Ils font un métier étrange, et
beaucoup finissent par perdre la tête.
- On devrait aller manger, il est
déjà bientôt 15 h, lui propose le vidéaste
Akira hoche la tête
en regardant le banc où il y avait vu les deux samouraïs. Leur couleur de
kimono lui fait étrangement penser à celui des sbires de Suberiko. Il le sent,
ce n’est pas un bon présage. Quelque chose se trame. Leur quartier est bien
plus loin, ils ne se risqueraient pas de pénétrer dans un territoire rival.
Hormis pour une affaire importante... En y repensant, il ne voit pas beaucoup
d’autre possibilité. Il est celui qui a tranché deux doigts à leur chef, ils
viennent forcément se venger. De plus, il pense qu’ils ont fait exprès de se
montrer. S’ils avaient voulu être discret, il ne les aurait jamais vu. Ils lui
en veulent à ce point ? Plutôt, Suberiko
lui en veut à ce point ? Ce n’est que deux doigts...
- Bon, tu viens ? S’impatiente
Oliver à deux pas de la sortie du parc
Akira acquiesce
d’un geste de la main. Son regard se balade entre les passants, mais personne ne
se démarque. Hésitant au départ, il finit par le suivre.
Ils passent le long
des magasins aux néons survoltés. De jour comme de nuit, les lumières rouge
vives des devantures illuminent la rue. Les néons mettent en avant les
promotions, les ristournes ou tout autre moyen d’appâter les clients curieux. Oliver
lève les yeux vers une enseigne. Ce n’est pas la première fois qu’il la voit,
bien au contraire. Venant d’une contrée lointaine, la marque “Burgshi” prend de
plus en plus d’ampleur dans la grande ville.
-
Tu comprends que ça marche toi ? Une
tranche de saumon et des lamelles de salades entourée de riz qu’on doit manger
avec les doigts... Notre génération va mal, je te le dis, s’indigne Oliver en
secouant la tête, dépité
Akira ne lui répond
pas bien qu’il pense la même chose. Trop occupé à dévisager chaque passant, il
est en dehors de la conversation.
Son colocataire
passe son temps à proposer telle ou telle restaurant, mais Akira les décline un
par un. En réalité, il n’a pas très faim. La seule chose qui le préoccupe c’est
de rentrer au plus vite. Pour que demain, il parte à la pêche aux informations,
seul.
Un kilomètre les
sépare encore de l’appartement. Au lieu de prendre la longue rue commerçante,
Akira tire son ami dans une petite ruelle sombre. Les marques de sang sur les
murs indiquent la présence d’ancien combat qui s’était mal terminé. Il prend
appui sur une poubelle et escalade un grillage. Son ami s’exécute en soufflant.
Oliver ne pose pas de question, il se doute que quelque chose n’est pas normal,
mais en parler pourrait attirer l’attention.
Sorti de l’autre
côté de la ruelle, l’ambiance festive vient à leur rencontre. Un marché noir
destiné aux samouraïs se donnent tous les mercredis à cet endroit précis. Akira
le sait, ce n’est pas la première fois qu’il s’y rend. C’est ici que l’on
trouve les meilleurs forgerons pour réparer une lame. Même brisée, ils
pourraient la retaper en moins de temps
qu’il n’en faut pour le dire.
À côté des fleurons
de la métallurgie, les stands de nourritures habituels mêlent leurs odeurs à
celui de l’acier martelé. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens, rien
d’extraordinaire vu la saison. La plupart des samouraïs travaillent en été ou
commencent à préparer leurs matériels au début du printemps. Ils ne sont qu’une
poignée à travailler l’hiver. L’hiver rime avec moins de visibilité, peu de
gens prennent le temps de se balader dans la ville quand il neige. Bien que pour
nos deux comparses, hiver comme été, le travail n’attend pas.
Esquivant la marre
de passant et de travailleur, ils arrivent à un stand à l’allure ancienne. Rien
d’étonnant, le marchant de lame qui le tient doit avoisiner les 90 ans. Quand
il aperçoit Akira, un sourire émerge sur son visage usé par les rides.
-
J’ai eu vent que tu t’étais fait
remarquer il y a quelques semaines de cela. Des petits jeunes sont venus me
demander un sabre comme le tient. Vas-tu mettre un terme à l’ère du Katana,
Akira ?
-
Grand-père Darby, je ne veux
mettre un terme qu’à ce surnom stupide, dit-il en se courbant devant l’ancêtre.
Les katanas ont encore de beaux jours devant eux, j’en suis persuadé.
Le vieil homme rit
à gorge déployée. Son gloussement se finit par une quinte de toux qu’il ne peut
maitriser. Akira le regarde compatissant. Il le connait depuis aussi longtemps
qu’il s’en souvient. Le marché n’aurait plus le même visage sans lui. Par
respect, il lui achète un nouveau fourreau. Le prix est élevé, certes, mais sa
résistance promet de tenir sur la durée. Il rencontrait une difficulté monstre
à trouver un fourreau de la taille de sa lame. Le peu d’artisan prêt à lui
faire un tel ouvrage lui demanderait une somme faramineuse pour une qualité
moindre. Chez Darby, il ne prend aucun risque, même si 1200 Dyens est un sacré
prix.
Par réflexe pendant
la discussion, Akira regarde les points d’entrée et de sorties du marché. En
plissant les yeux, il remarque trois kimonos bleutés s’engouffrer entre les
stands. L’un d’eux lève la tête à ce moment-là. Il se penche vers la personne à
sa gauche et lui murmure quelque chose. Sans crier gare, les trois individus se
séparent et Akira en perd de vue deux sur trois.
Brusquement, le
samouraï saisit le bras de son ami, et se met à avancer.
-
Tu saoules, je venais de commander
des brochettes... grommèle Oliver déçu, presque triste de s’éloigner de son
stand
-
Suis-moi, sinon tu ne risques de
ne plus jamais manger, s’exclame son partenaire
Ils s’élancent d’un
pas décidé vers la sortie la plus proche. Ils escaladent sans difficulté le
grillage qui les séparent de la prochaine rue. Oliver ne peut s’empêcher de
tirer une taffe sur sa cigarette tout en marmonnant :
-
Encore plus de peur que de mal, tu
devrais essayer de te détendre un peu.
Mais, Akira sait
que c’est maintenant que les ennuis commencent. Il a voulu quitter le marché
dans le seul but de ne pas déranger la population si un combat éclatait. Ici,
juste à côté d’un parking désaffecté, l’affrontement peut avoir lieu dans les
meilleures conditions.
Un bruit de bois
résonne contre les pavés du sol. Au son, les deux amis savent que le danger
arrive, et il n’arrive pas seul. Deux hommes au kimono bleutés sortent d’une
rue perpendiculaire. Par réflexe, Akira et Oliver reculent la main sur leur
sabre. De derrière un pilier du parking sort une femme à l’habit tout aussi
bleu que les deux autres. Au lieu de continuer d’avancer, les sbires de
Suberiko s’arrêtent à bonne distance. Akira n’avait pas remarqué ce détail la
première fois sur le banc, mais aucun d’eux ne possèdent de bras gauche. La
femme prit la parole :
-
Le célèbre Musashi en personne.
Le samouraï
soupire, exaspéré :
-
Ça recommence... Changez de
disque, ça devient sérieusement lourd, dit-il en serrant son sabre
Un des hommes
devant intervient n’arrivant plus à contenir sa rage :
-
C’est ta faute s’il nous a tranché
le bras ! Tu ne te serais pas foutu de sa gueule, on n'en serait pas là ! Hurle-t-il
le sabre à la ceinture
Le cliquetis des
lames sur leurs fourreaux indique que la confrontation est proche. Akira jette
un œil à son ami avec un léger sourire, et lui dit à voix haute devant ses
adversaires :
-
Prêt à filmer ?
S’en est trop pour
les sbires. Sans prendre le temps d’effectuer la loi du Sabre, ils se jettent
sur lui. Ils dégainent leurs katanas pourtant attachés à leurs ceintures et
sont prêt à l’abattre sur le samouraï. D’un geste rapide, Akira pousse Oliver
contre le mur, ce qui le fait esquiver de peu un coup mortel. Son ami en
sécurité, l’épéiste sait que : maintenant, il peut se lâcher.
-
Je n’ai jamais été très doué au
maniement du sabre... explique nonchalamment Akira
Le voir déblatérer
sa vie entre les coups de sabre enrage ses adversaires.
-
En revanche, j’ai toujours été
doué pour le dégainé et le rengainé. Désirez-vous un aperçu ? Sourit-il
-
Vas-tu la fermer poltron !
Bats-toi ! S'écrie un des hommes portant de petites lunettes rondes
Akira hausse les
épaules. S’il veut voir le “Nukitsuke “, autant lui montrer. Le samouraï
s’arrête brusquement tout en esquivant l’assaut des lames. Il prend une grande
inspiration. Le katana du binoclard manque de lui trancher la jambe. Puis, d’un
coup sec, Akira dégaine son sabre. Un coup extrêmement rapide et précis vient
stopper net l’avancée de l’homme. Le samouraï rengaine son sabre aussi
rapidement qu’il l’a sorti. Un silence macabre inonde l’entrée du parking. Le malheureux
ne bouge plus, il est comme paralysé. Akira se mit à décompter :
-
3...2...1... et...
“ Cling “
Le katana de
l’homme s’échappe de ses mains et ricoche timidement sur les pavés.
“Splotch “
La moitié droite du
visage de l’homme s’échappe de sa tête et s’écrase sur les pavés.
Le corps du maccabé
s’écroule quelque seconde après.
Oliver n’en croit
pas ses yeux. Il n’avait jamais vu quelqu’un exécuter un mouvement si rapide et
mortel. Bien que la mort soit interdite
dans un combat d’après la loi du Sabre, la règle ne s’applique que dans les
combats légaux. Si le serment n’avait pas été fait avant la rencontre des deux
sabres, le combat pouvait se dérouler jusqu’à la mort.
Choqué par le décès
brutal de leur compagnon, les sbires n’osent plus avancer et se contentent de
mince estocade. Les mains en poche, Akira avance pas à pas entre les lames
pendant que ses adversaires reculent. Malgré tout, il tente de dialoguer :
-
Je vous laisse une chance de vous
en sortir. La loi du Sabre est stricte, si vous lâchez votre arme, je ne vous
ferais rien.
L’homme en face de
lui, prit de tremblement aigu, s’arrête. Sa poigne hésitante fait vibrer son katana
tout du long. En se mordant la lèvre, il rengaine son épée.
-
Viens... s’adresse-t-il à la
femme. Si nous restons, nous mourrons.
Elle hésite en
lançant un regard compatissant vers cet homme à qui elle a l’air de tenir.
Akira connait les gens de son espèce. Elle va encore un peu hésiter, puis, elle
se jettera dans la gueule du loup dans un ultime et dernier effort. Le samouraï
sait comment cela va se terminer, mais ça ne le réjouit guère.
Le regard
compatissant se tourne vers lui. Transformé par la rage, il a perdu toute son
essence agréable. La femme hurle et dans un dernier bond descend rapidement sa
lame vers son adversaire. Les yeux dans le vide, Akira prononce ces derniers
mots :
-
Ma lame résiste, pare et tranche.
Forger le fer pour forger l’âme. Avec dix doigts ou un seul, mon sabre vaincra.
Akira s’abaisse sur
la droite, le katana adverse frôle son bras dans un courant d’air cinglant. Akira
respire dans un calme absolu. Ensuite, sa main saisit son arme. Avec une
reptation mortelle, sa lame tranche ses cuisses. Puis, dans la continuité du
mouvement, lui lacère le torse. Et pour finir, l’ultime dissection rompt la
carotide de sa gorge. Le temps que le corps atterrisse sur les pavés, la lame avait
déjà retrouvé la chaleur de son fourreau.
L’homme se met à
pleurer abondamment. Sans s’attarder, il s’enfuit en courant tout en
sanglotant. Tandis que le corps inanimé répand sa vie entre les intersections
des pavés.
Oliver se tient la
bouche entre ses mains. Il devient livide avec tout ce sang.
-
Tu as bien tout enregistré ? Lui
demande Akira
“Mmmh, mmmh “
murmure le vidéaste en vidant son estomac dans une poubelle.
Le samouraï nettoie
sa lame en y passant soigneusement un vieux chiffon.
-
Excellent. Aujourd’hui, le surnom
Musashi n’existe plus. Je me nomme Akira, “Akira, le samouraï au Nodachi”.
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