Univers 1185 : Los Saberles. Partie 2.



Quoi qu’il en dise, Oliver apprécie son sens de l’honneur. Ça lui arrive assez souvent de l’écouter pour ne pas agir contre ses propres valeurs. Ils font un métier étrange, et beaucoup finissent par perdre la tête.

-  On devrait aller manger, il est déjà bientôt 15 h, lui propose le vidéaste

Akira hoche la tête en regardant le banc où il y avait vu les deux samouraïs. Leur couleur de kimono lui fait étrangement penser à celui des sbires de Suberiko. Il le sent, ce n’est pas un bon présage. Quelque chose se trame. Leur quartier est bien plus loin, ils ne se risqueraient pas de pénétrer dans un territoire rival. Hormis pour une affaire importante... En y repensant, il ne voit pas beaucoup d’autre possibilité. Il est celui qui a tranché deux doigts à leur chef, ils viennent forcément se venger. De plus, il pense qu’ils ont fait exprès de se montrer. S’ils avaient voulu être discret, il ne les aurait jamais vu. Ils lui en veulent à ce point ?  Plutôt, Suberiko lui en veut à ce point ? Ce n’est que deux doigts...

- Bon, tu viens ? S’impatiente Oliver à deux pas de la sortie du parc

Akira acquiesce d’un geste de la main. Son regard se balade entre les passants, mais personne ne se démarque. Hésitant au départ, il finit par le suivre.

Ils passent le long des magasins aux néons survoltés. De jour comme de nuit, les lumières rouge vives des devantures illuminent la rue. Les néons mettent en avant les promotions, les ristournes ou tout autre moyen d’appâter les clients curieux. Oliver lève les yeux vers une enseigne. Ce n’est pas la première fois qu’il la voit, bien au contraire. Venant d’une contrée lointaine, la marque “Burgshi” prend de plus en plus d’ampleur dans la grande ville.

-          Tu comprends que ça marche toi ? Une tranche de saumon et des lamelles de salades entourée de riz qu’on doit manger avec les doigts... Notre génération va mal, je te le dis, s’indigne Oliver en secouant la tête, dépité

Akira ne lui répond pas bien qu’il pense la même chose. Trop occupé à dévisager chaque passant, il est en dehors de la conversation.

Son colocataire passe son temps à proposer telle ou telle restaurant, mais Akira les décline un par un. En réalité, il n’a pas très faim. La seule chose qui le préoccupe c’est de rentrer au plus vite. Pour que demain, il parte à la pêche aux informations, seul.

Un kilomètre les sépare encore de l’appartement. Au lieu de prendre la longue rue commerçante, Akira tire son ami dans une petite ruelle sombre. Les marques de sang sur les murs indiquent la présence d’ancien combat qui s’était mal terminé. Il prend appui sur une poubelle et escalade un grillage. Son ami s’exécute en soufflant. Oliver ne pose pas de question, il se doute que quelque chose n’est pas normal, mais en parler pourrait attirer l’attention.

Sorti de l’autre côté de la ruelle, l’ambiance festive vient à leur rencontre. Un marché noir destiné aux samouraïs se donnent tous les mercredis à cet endroit précis. Akira le sait, ce n’est pas la première fois qu’il s’y rend. C’est ici que l’on trouve les meilleurs forgerons pour réparer une lame. Même brisée, ils pourraient  la retaper en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

À côté des fleurons de la métallurgie, les stands de nourritures habituels mêlent leurs odeurs à celui de l’acier martelé. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens, rien d’extraordinaire vu la saison. La plupart des samouraïs travaillent en été ou commencent à préparer leurs matériels au début du printemps. Ils ne sont qu’une poignée à travailler l’hiver. L’hiver rime avec moins de visibilité, peu de gens prennent le temps de se balader dans la ville quand il neige. Bien que pour nos deux comparses, hiver comme été, le travail n’attend pas.

Esquivant la marre de passant et de travailleur, ils arrivent à un stand à l’allure ancienne. Rien d’étonnant, le marchant de lame qui le tient doit avoisiner les 90 ans. Quand il aperçoit Akira, un sourire émerge sur son visage usé par les rides.

-          J’ai eu vent que tu t’étais fait remarquer il y a quelques semaines de cela. Des petits jeunes sont venus me demander un sabre comme le tient. Vas-tu mettre un terme à l’ère du Katana, Akira ?

-          Grand-père Darby, je ne veux mettre un terme qu’à ce surnom stupide, dit-il en se courbant devant l’ancêtre. Les katanas ont encore de beaux jours devant eux, j’en suis persuadé.

Le vieil homme rit à gorge déployée. Son gloussement se finit par une quinte de toux qu’il ne peut maitriser. Akira le regarde compatissant. Il le connait depuis aussi longtemps qu’il s’en souvient. Le marché n’aurait plus le même visage sans lui. Par respect, il lui achète un nouveau fourreau. Le prix est élevé, certes, mais sa résistance promet de tenir sur la durée. Il rencontrait une difficulté monstre à trouver un fourreau de la taille de sa lame. Le peu d’artisan prêt à lui faire un tel ouvrage lui demanderait une somme faramineuse pour une qualité moindre. Chez Darby, il ne prend aucun risque, même si 1200 Dyens est un sacré prix.

Par réflexe pendant la discussion, Akira regarde les points d’entrée et de sorties du marché. En plissant les yeux, il remarque trois kimonos bleutés s’engouffrer entre les stands. L’un d’eux lève la tête à ce moment-là. Il se penche vers la personne à sa gauche et lui murmure quelque chose. Sans crier gare, les trois individus se séparent et Akira en perd de vue deux sur trois.

Brusquement, le samouraï saisit le bras de son ami, et se met à avancer.

-          Tu saoules, je venais de commander des brochettes... grommèle Oliver déçu, presque triste de s’éloigner de son stand

-          Suis-moi, sinon tu ne risques de ne plus jamais manger, s’exclame son partenaire

Ils s’élancent d’un pas décidé vers la sortie la plus proche. Ils escaladent sans difficulté le grillage qui les séparent de la prochaine rue. Oliver ne peut s’empêcher de tirer une taffe sur sa cigarette tout en marmonnant :

-          Encore plus de peur que de mal, tu devrais essayer de te détendre un peu.

Mais, Akira sait que c’est maintenant que les ennuis commencent. Il a voulu quitter le marché dans le seul but de ne pas déranger la population si un combat éclatait. Ici, juste à côté d’un parking désaffecté, l’affrontement peut avoir lieu dans les meilleures conditions.

Un bruit de bois résonne contre les pavés du sol. Au son, les deux amis savent que le danger arrive, et il n’arrive pas seul. Deux hommes au kimono bleutés sortent d’une rue perpendiculaire. Par réflexe, Akira et Oliver reculent la main sur leur sabre. De derrière un pilier du parking sort une femme à l’habit tout aussi bleu que les deux autres. Au lieu de continuer d’avancer, les sbires de Suberiko s’arrêtent à bonne distance. Akira n’avait pas remarqué ce détail la première fois sur le banc, mais aucun d’eux ne possèdent de bras gauche. La femme prit la parole :

-          Le célèbre Musashi en personne.

Le samouraï soupire, exaspéré :

-          Ça recommence... Changez de disque, ça devient sérieusement lourd, dit-il en serrant son sabre

Un des hommes devant intervient n’arrivant plus à contenir sa rage :

-          C’est ta faute s’il nous a tranché le bras ! Tu ne te serais pas foutu de sa gueule, on n'en serait pas là ! Hurle-t-il le sabre à la ceinture

Le cliquetis des lames sur leurs fourreaux indique que la confrontation est proche. Akira jette un œil à son ami avec un léger sourire, et lui dit à voix haute devant ses adversaires :

-          Prêt à filmer ?

S’en est trop pour les sbires. Sans prendre le temps d’effectuer la loi du Sabre, ils se jettent sur lui. Ils dégainent leurs katanas pourtant attachés à leurs ceintures et sont prêt à l’abattre sur le samouraï. D’un geste rapide, Akira pousse Oliver contre le mur, ce qui le fait esquiver de peu un coup mortel. Son ami en sécurité, l’épéiste sait que : maintenant, il peut se lâcher.

-          Je n’ai jamais été très doué au maniement du sabre... explique nonchalamment Akira

Le voir déblatérer sa vie entre les coups de sabre enrage ses adversaires.

-          En revanche, j’ai toujours été doué pour le dégainé et le rengainé. Désirez-vous un aperçu ? Sourit-il

-          Vas-tu la fermer poltron ! Bats-toi ! S'écrie un des hommes portant de petites lunettes rondes

Akira hausse les épaules. S’il veut voir le “Nukitsuke “, autant lui montrer. Le samouraï s’arrête brusquement tout en esquivant l’assaut des lames. Il prend une grande inspiration. Le katana du binoclard manque de lui trancher la jambe. Puis, d’un coup sec, Akira dégaine son sabre. Un coup extrêmement rapide et précis vient stopper net l’avancée de l’homme. Le samouraï rengaine son sabre aussi rapidement qu’il l’a sorti. Un silence macabre inonde l’entrée du parking. Le malheureux ne bouge plus, il est comme paralysé. Akira se mit à décompter :

-          3...2...1... et...

“ Cling “

Le katana de l’homme s’échappe de ses mains et ricoche timidement sur les pavés.

“Splotch “

La moitié droite du visage de l’homme s’échappe de sa tête et s’écrase sur les pavés.

Le corps du maccabé s’écroule quelque seconde après.

Oliver n’en croit pas ses yeux. Il n’avait jamais vu quelqu’un exécuter un mouvement si rapide et mortel.  Bien que la mort soit interdite dans un combat d’après la loi du Sabre, la règle ne s’applique que dans les combats légaux. Si le serment n’avait pas été fait avant la rencontre des deux sabres, le combat pouvait se dérouler jusqu’à la mort.

Choqué par le décès brutal de leur compagnon, les sbires n’osent plus avancer et se contentent de mince estocade. Les mains en poche, Akira avance pas à pas entre les lames pendant que ses adversaires reculent. Malgré tout, il tente de dialoguer :

-          Je vous laisse une chance de vous en sortir. La loi du Sabre est stricte, si vous lâchez votre arme, je ne vous ferais rien.

L’homme en face de lui, prit de tremblement aigu, s’arrête. Sa poigne hésitante fait vibrer son katana tout du long. En se mordant la lèvre, il rengaine son épée.

-          Viens... s’adresse-t-il à la femme. Si nous restons, nous mourrons.

Elle hésite en lançant un regard compatissant vers cet homme à qui elle a l’air de tenir. Akira connait les gens de son espèce. Elle va encore un peu hésiter, puis, elle se jettera dans la gueule du loup dans un ultime et dernier effort. Le samouraï sait comment cela va se terminer, mais ça ne le réjouit guère.

Le regard compatissant se tourne vers lui. Transformé par la rage, il a perdu toute son essence agréable. La femme hurle et dans un dernier bond descend rapidement sa lame vers son adversaire. Les yeux dans le vide, Akira prononce ces derniers mots :

-          Ma lame résiste, pare et tranche. Forger le fer pour forger l’âme. Avec dix doigts ou un seul, mon sabre vaincra.

Akira s’abaisse sur la droite, le katana adverse frôle son bras dans un courant d’air cinglant. Akira respire dans un calme absolu. Ensuite, sa main saisit son arme. Avec une reptation mortelle, sa lame tranche ses cuisses. Puis, dans la continuité du mouvement, lui lacère le torse. Et pour finir, l’ultime dissection rompt la carotide de sa gorge. Le temps que le corps atterrisse sur les pavés, la lame avait déjà retrouvé la chaleur de son fourreau.

L’homme se met à pleurer abondamment. Sans s’attarder, il s’enfuit en courant tout en sanglotant. Tandis que le corps inanimé répand sa vie entre les intersections des pavés.

Oliver se tient la bouche entre ses mains. Il devient livide avec tout ce sang.

-          Tu as bien tout enregistré ? Lui demande Akira

“Mmmh, mmmh “ murmure le vidéaste en vidant son estomac dans une poubelle.

Le samouraï nettoie sa lame en y passant soigneusement un vieux chiffon.

-          Excellent. Aujourd’hui, le surnom Musashi n’existe plus. Je me nomme Akira, “Akira, le samouraï au Nodachi”. 

Fin
                                                                  

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