Dans le salon, je trouverai de quoi me défendre, se dit-elle. Elle a en partie raison, mais était-ce judicieux d'avoir laissé seul son frère avec une créature avide de vengeance ? Elle veut l'aider, mais si elle ne se débarrasse pas d'abord de son agresseur, la tâche sera bien trop ardue.
La courge se rapproche, pas vite, mais à allure constante. Sarah n'a qu'une dizaine de secondes pour réagir. D'instinct, elle lui jette une multitude d'objets divers et variés, espérant la ralentir. La télécommande de la télévision ainsi qu'une statuette en bois que leur mère avait acheté au marché local furent balancées. Rien n'y fait, rien n'arrête la course effrénée du légume. Dans un élan de courage, elle saisit le porte-manteau de l'entrée, arrache les vestes et écharpes accrochées et se met en garde. Le bout en fer pourrait assurément la tenir à distance, pense-t-elle.
Quand la citrouille arriva à portée de la jeune fille, elle bondit la lame en avant. D'un revers de porte-manteau, le bois pénètre la chaire orange de la courge. Le choc, d'une rare violence, explose son petit corps rebondit. Une giclée de pulpe mélangée aux graines se répand dans tout l'intérieur, tachant les murs jusqu'au plafond. Le couteau tombe au sol dans un tintement de métal comme si une force mystérieuse l'avait amené jusqu'au salon. Le visage de la citrouille perd alors toute trace de vengeance. Sarah a remporté sa première victoire. Cependant, elle n'a pas le temps de fêter ça. Les râles d'agonie de son frère résonnent encore dans la cuisine.
Elle court aussi vite que possible au fond du couloir et rentre rapidement dans la pièce de gauche. Elle voit son frère arracher le couteau du crâne de la créature. En hurlant de rage, il frappe rapidement le corps de la courge. Celle-ci pousse ses hurlements rauques, mais sa poigne ne faiblit pas. Même acculée de plaies, elle continue à en vouloir à la vie du garçon. Sarah fait le tour de la table jusqu'au tiroir à couverts. Très vite, elle tombe sur le grand couteau de boucher que son père utilise à de rares occasions. Elle retire d'un geste rapide la pochette plastique, et se met juste derrière la créature. D'un puissant cri aigu, elle poignarde la courge. Du sommet de son crâne, la lame la traverse entre ses yeux jusqu'à sa base tout en suivant la cicatrice que lui avait affublé son ancien tortionnaire. La citrouille, coupée en deux, desserre enfin sa poigne. Esteban veut retirer le couteau de la plaie, mais Sarah le conjure de ne pas le faire, risquant d'aggraver la situation.
Elle prend son frère sur son épaule et le dépose soigneusement sur le divan du salon. Elle s'en va rapidement chercher un essuie dans la cuisine pour lui faire un garrot. Le garrot fait, elle s'assied près de lui.
- Il faut qu'on appelle papa et maman, je comprends pas ce qui se passe... dit-elle le visage entre les mains.
Esteban passe ses doigts sur son bandage de fortune.
Quand tout à coup, La porte d'entrée s'ouvre brutalement. Un individu pénètre dans le salon et referme la porte aussitôt. Sa respiration est saccadée, presque haletante. Sarah se lève en s'écriant :
- Tomy !?!
Ses bandelettes maculées de quelques taches de sang s'agitent à cause du courant d'air vif de la porte.
- C'est arrivé ici aussi ? demande-t-il en regardant l'étendue de pulpe orange sur le plafond.
Esteban hoche la tête. Il ne veut pas le montrer, mais il est rassuré de le voir ici. Apparemment, l'attaque de citrouilles se perpétue dans chacune des maisons de la rue. Bientôt les cris de peur inondent le calme paisible du quartier. Tomy avait dû fuir de chez lui, acculé par une horde de courges en voulant à sa vie.
- J'ai cru que tu avais cassé ta citrouille ? lui demande Esteban d'une manière assez virulente.
- J'ai effectivement cassé une citrouille, mais avant j'en avais fait cinq autres... Je n'aimais juste pas avoir un chiffre impair, lui répond sans gêne le voisin.
Le jeune garçon aurait adoré saisir cette occasion de lui reprocher point par point ce qui l'avait dérangé durant toute cette année. En regardant sa jambe, il hésite, puis finit par ne rien ajouter.
Tomy s'approche de la fenêtre et décale légèrement le rideau. Il appelle Sarah :
- Regarde ça... lui dit-il.
La fille, interloquée, voit une troupe de cinq citrouilles sortir de la maison de son voisin. Deux courges soulèvent un tiroir de cuisine et les autres les suivent en grognant. Le tiroir est projeté sur la route, répandant les couverts qu'il contenait. De chaque maison, d'allée ou de jardin sorte une petite bande de citrouilles plus balafrées les unes que les autres.
Elles s'avancent et saisissent une lame à tour de rôle. Celles qui n'en avaient pas se disputaient avec celles qui avaient eu la chance d'arriver en avance. Elles se désintéressent complètement des autres couverts. Bien qu'une se saisit d'une cuillère à soupe dans un hurlement qui donne froid dans le dos aux trois jeunes.
Tomy et Sarah voient un homme ensanglanté courir dans la rue. C'est Monsieur Donbart, le vieil homme résidants à quelques maisons d'eux. Il avait toujours été très aimable avec les habitants du quartier et Sarah et son frère allaient autrefois chez lui pour apprendre à jouer de la guitare.
Trop occupé à regarder derrière lui, il tombe nez à nez avec le petit attroupement. Elles s'élancent vers lui et lui bondissent au visage. La première le poignarde au cou. Le malheureux tente de se débattre, en vain. Une autre vient de le contourner et lui plante sa lame dans le mollet. L'homme met un genou à terre en se débattant avec les dernières forces qui lui restent Les deux jeunes, pétrifiés par la peur, n'osent pas intervenir. Esteban demande qu'on lui décrive la situation, mais personne ne lui répond.
Les cris de l'homme viennent frapper les vitres de la maison dans laquelle ils sont cachés. Avec peine, Monsieur Donbart réussit à se lever. Après quelques pas, trop affaibli, les citrouilles le rattrapent. Un couteau lui transperce le ventre, un autre les côtes et enfin... Celle avec la cuillère enfonce son instrument dans l'œil droit du malheureux. D'un geste violent, son petit bras de racine vient de lui arracher la vue. La citrouille semble crier de joie face à ses congénères qui font de même.
Monsieur Donbart hurle à plein poumon. Ce fut son dernier cri.
Sarah, Esteban, et Tomy restent pétrifiés. Le cri suffi à Esteban pour comprendre la situation, et la vision d'horreur à laquelle venaient d'assister les deux compères les avaient paralysés.
On frappe à la porte. Sarah se lève en tremblant et va glisser son œil dans le judas. Elle ne voit rien.
La porte essuie un coup de couteau qui lui effleure la jambe. Des hurlements rauques résonnent tout autour de la maison. Leurs mains sylvestres grattent frénétiquement les murs de la bâtisse.
- Elles savent que nous sommes ici ! crie Sarah à l'intention des deux garçons.
Mais pour eux, il est peut-être déjà trop tard...
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