Zhéraut Chapitre 1 : Le Terrain d'Entrainement.

 


J’ai dû aller refaire ma carte d’identité tout à l’heure. Mon pouvoir est apparu, donc c’est la loi.

 Bien des choses ont changé en huit mois. Aujourd’hui, nous sommes en décembre. Après l’explosion de l’Amulette de Vie et celle du Néothérium, les gens ont commencé à développer des pouvoirs liés à l’une des deux matières. 

“ L’Explosion Darwin” , est le nom donné au cataclysme. Les semaines qui suivirent, ce fut un chaos total. Un chaos encore jamais atteint dans toute l’humanité. 

Des millions de morts dans chaque partie du monde, personne n’a été épargné. La ville de New York fut rasée à cause d’un Magic qui aurait mal utilisé son pouvoir, ou par des Évolutifs changés en hybrides moitié hommes, moitié bêtes. Pour New York, j’avoue que j’ai eu du mal à encaisser… Certaines personnes avaient de bonnes intentions, d’autres non, comme toujours.

Depuis, je vis encore avec ma mère dans la même maison, mais je n’ai plus revu mon père depuis l’incident. Il a totalement disparu, comme évaporé. Les autorités ont conclu à une mauvaise utilisation de son pouvoir, comme la plupart des disparitions à cette époque. Certains pouvoirs peuvent être dangereux pour leurs porteurs, et nombreux sont ceux qui l’ont appris à leurs dépends. Ma mère perçoit encore son salaire chaque mois et le touchera à vie. « Cadeau de BioTech », dit-elle. C’est la moindre des choses quand ils sont partiellement responsables de la catastrophe.

La vague jaune a été produite par la destruction de l’Amulette de Vie. L’énergie dégagée réveilla le Néothérium d’un centre de Biotech, qui explosa à son tour. Voilà, “ L’Explosion Darwin” est purement de la faute humaine. Comme toujours, nous sommes responsables de notre chute. 

Pourtant, l’humanité ne s’est pas éteinte contrairement aux prévisions de certains expert. 

Avec l’apparition des pouvoirs, le gouvernement a rapidement changé sa façon de faire. 

« Le monde d’avant et ses règles n’existent plus. Il faut en faire de nouvelles et s’adapter », avait déclaré un général de l’armée des États-Unis.

 Il avait raison. La plupart des pays se sont vite adaptés, et le monde a repris son cours. Dorénavant, les cartes d’identité doivent mentionner le « Niveau de Dangerosité » pour éviter les accidents et surtout pour informer les autres.Notamment et presque uniquement,  les autorités. 

Les Centre des Pouvoirs furent rapidement mis en place. C’est un énorme complexe regroupant scientifiques et médecins chargés d’étudier les pouvoirs tout en apprenant à leurs porteurs à les maîtriser. La première visite au Centre des Pouvoirs suit toujours le même processus pour tout le monde :

  • Apparition d’un pouvoir entre 15 et 25 ans (pour la plupart des individus).

  • La personne doit se rendre au Centre des Pouvoirs le plus proche.

  • Un test sanguin détermine si l’on est Évolutif ou Magic.

  • Un test de pouvoir évalue ses limites et son « Niveau de Dangerosité ».

  • Nuit au centre, si des analyses plus poussées sont nécessaires.

  • Retour à la maison le lendemain avec une carte d’identité mise à jour.

Ce n’est pas moi qui invente : le gouvernement fait beaucoup de prévention sur le sujet. L’humanité évolue ; les lois doivent évoluer avec. 

Beaucoup de lois ont été adoptées, comme l’obligation pour chaque ville de plus de cinquante mille habitants d’avoir un terrain d’entraînement de minimum un kilomètre carré. Ces Terrains d’Entraînement sont des zones où tout le monde peut utiliser ses pouvoirs librement, dans le respect des autres. Donc pas de meurtre, ni de destruction gratuite du Terrain. 

Mon pouvoir est apparu huit mois après l’Explosion Darwin, ce qui m’a laissé le temps de m’y préparer. Ceux de 25 ans et plus ont manifesté leurs pouvoirs dans les deux ou trois heures suivant l’Explosion. Tout dépend de leur métabolisme. J’ai eu de la chance : je n’ai blessé personne, et mon corps n’a pas changé. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Certains ont causé des dizaines, voire des centaines de morts. Dans ces cas-là, c’est l’État qui dédommage les victimes, mais seulement pour les accidents dus à l’apparition du pouvoir. Ensuite, chacun doit prendre ses précautions.

L’utilisation des pouvoirs en ville est interdite sans attestation ; sinon, c’est l’amende ou la prison. Mon pouvoir s’est déclenché pendant une dispute avec ma mère. Même si refaire sa carte d’identité n’est pas obligatoire, c’est fortement conseillé. Certaines villes, écoles ou entreprises peuvent refuser l’accès à ceux dont la zone « Niveau de Dangerosité » est vide.

Brochure explicative des différents NdD :

  • Niveau 1 : inutile Ex : renforcement des muscles de la langue permettant de parler plus vite.

  • Niveau 2 : utile Ex : la capacité de vol sans autre atout.

  • Niveau 3 : puissant Ex : la possibilité de détruire un mur.

  • Niveau 4 : dangereux Ex : la capacité de détruire plusieurs murs avec facilité.

  • Niveau 5 : instable Ex : un pouvoir qui agit à l’insu de son utilisateur.

  • Niveau 6 : toxique Ex : un pouvoir dont l’utilisation blesse son porteur.

Certains pouvoirs sans dégâts physiques ne peuvent pas être considérés comme « utiles ». Le NdD varie donc d’une personne à l’autre avec le même pouvoir, en fonction des circonstances.

Cet événement a marqué les livres d’histoires ,et l’histoire n’a pas fini d’être écrite. 


Décembre 2018

Sur le chemin vers le centre, je discute avec ma mère.

  • Tu n’es pas trop stressé, Alex ? s’inquiète-t-elle.

  •  Mon pouvoir n’est pas dangereux, je ne vois pas pourquoi je devrais stresser. On verra si c’est un pouvoir Magic ou Évolutif, dis-je affalé contre la vitre de la voiture. J’aurais juste aimé un pouvoir qui en jette un peu plus. Comme le tien ; le tien, il est bien.

  •  On ne choisit pas, tu sais bien. Mon pouvoir s’est manifesté très vite, et je suis contente qu’il ne soit pas très fort. Imagine si je t’avais blessé… Je ne m’en serais jamais remise…

Je vois ses mains se serrer sur le volant. 

Elle a raison, mais j’aurais tout de même préféré un vrai pouvoir. Pas pour rejoindre l’État ou une Croisade, mais juste pour aller au Terrain d'Entraînement et de tout détruire après une mauvaise journée. 

Sans prêter attention au paysage, je sens que la voiture s’arrête. Nous sommes arrivés. 

  • Fais attention à toi, Alex, dit ma mère calmement. 

  •  Ça se passera bien, ne t’inquiète pas. Je te sonnerai quand tu pourras venir demain, répondis-je en sortant de la voiture.

Elle marque une pause, me regarde droit dans les yeux. Puis finalement, son regard se baisse.

  • Même si tu n’en parles pas, je sais que la disparition de papa te fait beaucoup de mal. Il tenait sincèrement à notre famille. Où qu’il soit, je suis sûre qu’il veille sur toi, dit-elle d’une voix éraillée par l’émotion.

J’acquiesce en silence. J’aurais voulu la rassurer ou la prendre dans mes bras, mais je ne fais rien. Parfois, je ne comprends pas ma propre façon d’agir. Je lui fais un signe de la main, et la voiture s’éloigne rapidement jusqu’à disparaître.

Le centre se trouve dans la province de Dunkerque. Près de chez nous,  mais dans un autre pays. Chaque centre est une structure imposante. Celui-ci est un immense bâtiment gris acier, avec un portail vert, trois ou quatre gardes devant, et des caméras braquées sur l’entrée. Cela ressemble plus à une prison qu’à autre chose. Un homme en blouse blanche qui se tenait à côté des gardes s’avance vers moi. 

  •  Tu dois être Alex ! Enchanté. Ne te fais pas prier, entre donc, dit-il en souriant, les mains dans les poches.

Je ne sais pas si je dois être impressionné par sa prestance ou surpris de sa gentillesse. Il a l’air super content de me voir, c’est déroutant.

 Apparemment, c’est toujours le même médecin qui s’occupe de notre suivi. Il est assigné d’office et s’occupera de moi jusqu’à sa mort ou la mienne… en même temps que d’autres jeunes ou moins jeunes. Je m’avance et passe la barrière verte qui s’est ouverte entre-temps. Le hall est immense, je n’ai jamais vu ça : les murs sont peints en orange, il y a des divans et des personnes de tout âge qui circulent librement dans le bâtiment. Même si au début l’ambiance pesante de l’entrée ressemble à une prison, l’intérieur est pourtant très chaleureux.

  •  Je vais te montrer ta chambre. Je viendrai te chercher vers 15h pour la prise de sang. En attendant, balade-toi ou reste dans ta chambre, me dit le médecin, toujours un grand sourire aux lèvres.

  •  Heu, merci à vous, dis-je, hésitant.

Rien à faire, la bienveillance de ce gars ne me mets pas très à l’aise. Sa façon de faire ami-ami ne me plaît pas des masses. Dans le fond, c’est mieux ça qu’un médecin qui tire la gueule jusqu’à terre.

Il est 13 h, j’ai deux heures à tuer. La chambre est correcte : petite télé, une douche, un lit. Elle est épurée, dénuée d’une once d’originalité. Une chambre d'hôpital en somme. Pas laide, mais impersonnelle.  « Au moins, y’a la télé », me dis-je en haussant les épaules. 

Je traîne les deux heures suivantes dans le bâtiment, cherchant une occupation ou un truc fun. Il m’aura fallu plus d’une heure pour faire tout le tour. De l’extérieur c’est déjà grand, mais à l’intérieur… Le dédale de couloir est, à si méprendre, un labyrinthe très organisé. Je me rends compte que le tour en question a été fait sans que je n’aboutisse une seule fois sur une impasse ou une zone interdite d’accès. Peut-être qu’il n’y a aucune “zone interdite d’accès”, mais les centres étant au gouvernement, j’ai des doutes. 

Ici, le Terrain d'Entraînement n’a rien à voir avec ceux que j’ai déjà vus : une zone avec de l’eau, une zone montagneuse, une plaine. Sur les murs, différents matériaux comme des types de roches, des métaux, et même des éléments liquides. Il y a aussi des armes. Tout est prévu pour apprendre à canaliser ses pouvoirs. 

En discutant avec un homme d’une quarantaine d’années dans le couloir, il m’explique qu’il est là pour apprendre à gérer son pouvoir. Il avait peur de blesser quelqu’un au Terrain ou même sans faire exprès ailleurs alors il a pris deux semaines d'entraînement au Centre. Pendant ce temps, il ne travaille pas. Sa formation est gratuite et payée par son employeur, apparemment. Je ne me rappelle plus de son pouvoir, mais il est vrai que j’ai vu davantage d’adultes et personnes âgées que de jeunes.

D’après ce que j’ai appris à l’école, plus on vieillit, plus le pouvoir diminue en intensité, mais il devient aussi plus instable. C’est pour ça qu’on peut choisir de venir s’entraîner ou de poser un inhibiteur : un bracelet qui draine fortement les pouvoirs magiques. Les gens peuvent encore utiliser leur magie, mais moins intensément. En gros, ça évite pas mal de dérapages. Par contre, pour les Évolutifs, personne n’a pas encore trouvé de moyen de diminuer l’intensité de leurs pouvoirs.

Il y a environ un mois, un évènement à fait la une des journaux. Un vieil homme de 70 ans a réduit son hôme en cendres. Il s’est enflammé dans son sommeil à cause d’un cauchemar, et le hôme a brûlé, tuant une vingtaine de pensionnaires. L’homme n’a pas eu d’autre choix que de se faire poser un inhibiteur et dort désormais dans une chambre ignifugée. Il n’a pas été poursuivi.

Je ne suis pas un de ces révolutionnaires qui pensent que les pouvoirs devraient être utilisés sans retenue, comme ces allumés de R-Évolution. Ils ne sont pas méchants, mais leur petit groupe me fait de plus en plus penser à une secte. 

Je me pose sur une estrade pour passer le temps en regardant la zone de montagne. Perdu dans mes pensées, un bruit sourd me fait sursauter. Un tas de roche vient de partir en fumée à la suite d’une explosion. 

Impossible d’oublier ce type : un gars de facilement 2 mètres, une carrure de rugbyman, des cheveux blonds et un marcel à moitié déchiré. Son pouvoir, j’en suis jaloux. On dirait que ses coudes produisent une sorte de produit chimique explosif qui crée un effet de propulsion avec ses bras. Ses mains, renforcées par une plaque d’os bien visible, doivent lui permettre d’exploser à peu près n’importe quoi. Même de loin, il semble fière de sa démonstration de force. Il est fière pour son égo car je doute qu’il sache que quelqu’un l’a vu. En partant, il continue d’exploser des trucs en chemin. 

J’aurais aimé pouvoir lui parler, mais l’heure sur le mur m’indique que je dois rentrer. 

À peine retourné dans ma chambre que le médecin vient frapper à ma porte. Il l’ouvre sans attendre de réponse.

  • Alex, c’est à nous. Tu peux laisser tes affaires ici, tu les retrouveras juste après les tests, dit-il joyeusement.

  •  On en a pour longtemps ? Dis-je impatient que ce soit clôturé. 

  •  Tu seras de retour pour manger ce soir, ne t’en fais pas. 

J’hausse les épaules ; de toute façon, ce n’est pas comme si j’avais le choix. Des amis à moi m’avaient renseigné avant de venir. À part la prise de sang, qui n’est pas très agréable pour les Évolutifs, le reste n’est que du blabla et un peu de sport. 

Je le suis jusqu’à une salle ressemblant en tout point à un cabinet de médecin : murs blancs, un bureau trônant au milieu, avec un siège juste en face. La seule différence notable sont les caméras braquées sur moi — quatre, à ce que j’ai compté — et un équipement pour les prélèvements sanguins, dont une centrifugeuse.

  • Tu peux t’asseoir et relever ta manche, mon garçon, me demande-t-il poliment.

Je m'exécute sans broncher, bien que les prises de sang ne soient pas ma tasse de thé. J'espère qu’il fera tout rapidement pour que nous passions à autre chose. Il sort une seringue, prend mon bras et enfonce la pointe de l’aiguille. Normalement, lors d’une prise de sang, l’aiguille reste dans la veine pour prélever le sang, mais pas cette fois. L’aiguille ressort toute seule, comme si ma peau la rejetait. Le médecin ne semble pas s’en inquiéter.

  • Bon, eh bien, tu n’as pas de pouvoir magique. Sinon, l’aiguille rentrerait comme dans du beurre. Au cas où tu ne le saurais pas, les Évolutifs ont une capacité de régénération bien plus rapide que la normale, en plus d’une force physique accrue. Je vais devoir utiliser une aiguille un peu plus grosse, dit-il en trifouillant dans une armoire.

« Tu m’étonnes que j’ai la sensation que ma peau rejette l’aiguille », pensai-je, parce que c’est exactement ce qui se passe. Dès que ma peau est blessée, elle se régénère aussitôt. Cela explique ma chute à vélo du mois dernier : j’avais fait un beau soleil sur la route, et ma cicatrice avait disparu en quelques heures. Mes pouvoirs devaient être en train d’apparaître.

Le médecin revient avec une aiguille bien plus grosse, ce qui me fait légèrement paniquer.

  •  Bon, serre les dents, ça ne va pas être agréable, mais détends toi, hein.  dit-il en retroussant ses manches.

Tu sens bien qu’il essaye de  rassurer, mais quand tu le vois s’avancer avec une aiguille gros comme un doigt…. Puis, il enfonce l’aiguille. J’ai vu des étoiles : une douleur que je ne peux expliquer me parcourt tout le bras jusqu’à la nuque. À ma grande surprise, ce qui sort de ma veine n’est pas un sang de couleur écarlate, mais un sang anthracite, presque noir. 

  • Docteur, ce n’est pas normal, c’est quoi ce truc ? Dis-je, en panique totale.

  • Ben…C’est ton sang… T’es un Évolutif, mon garçon. Tu ne savais pas que ton sang serait noir ?

Je m’en doutais, mais pas qu’il serait d’un noir aussi foncé. Il met l’échantillon de sang dans la centrifugeuse, l’allume et revient s’asseoir à son bureau juste en face de moi. Il entreprend de tout m’expliquer en long et en large, parlant fort pour couvrir le bruit de l’appareil. 

  •  L’Amulette de Vie et le Néothérium se sont rencontrés, créant les pouvoirs durant l’Explosion Darwin. Certaines personnes furent touchées par le Néothérium, qui leur donna des pouvoirs Évolutifs, comme toi. Il parle beaucoup avec ses mains, ça me déconcentre. Pour d’autres, c’est l’Amulette de Vie qui leur a conféré des pouvoirs magiques. L’ADN fut touché dans les deux cas, mais pas de la même manière. Les pouvoirs magiques recouvrent l’ADN de magia, donc leur sang est rouge, mais avec une teinte jaunâtre. Les Évolutifs, quant à eux, voient leur ADN directement altéré, d’où la couleur noire de leur sang. Une simple prise de sang suffit à déterminer dans quelle branche tu te situes. La centrifugeuse, elle, permet de mesurer à quel point ton ADN est touché. Si c’est à 25 %, tu es un Évolutif simple. À 50 %, tu es avancé. Si ton sang est complètement noir, sans aucune nuance de rouge, alors tu es un Apex. Reste à déterminer ton pouvoir et son Niveau de Dangerosité. 

J’ai compris, j’ai entendu, mais je ne sais pas si j’ai tout retenu. Il souffle, désespéré : 

  • C’est lourd que vos professeurs ne vous expliquent rien à l’école…Enfin, tu n’y es pour rien. Tu as une question ?

Il a débité si vite que je n’ai pas pu en placer une. Pourtant, son explication est claire, et je ne vois pas ce que je peux demander de plus, sauf une chose :

  • Si je suis un Apex, ça veut dire que je suis plus fort que les autres ?

Il hésite, pesant chaque mot de sa réponse :

  • Oui et non. Ta force physique et ta régénération seront bien plus avancées que celles des autres, certes. Mais tu peux aussi avoir un pouvoir inutile tout en étant un Apex. La puissance d’un pouvoir ne se résume pas à l’ADN ou au Niveau de Dangerosité. C’est l’utilisateur qui doit choisir comment exploiter son pouvoir. Mon rôle, ce n’est pas de te dire quoi faire. Je me vois plus comme un accompagnant que comme un soignant. Le but d’un soignant est de soigner. Je ne peux pas te soigner, mais je peux t’aider à avancer.

Sa réponse me convient. Je n’ai pas  le temps de poser d’autres questions, la centrifugeuse se met à hurler frénétiquement. Il retire l’échantillon et observe la fiole. Il plisse les yeux et la retourne une à deux fois. Je ne sais pas de quoi il veut s’assurer, c’est complètement noir. Que la fiole ait la tête en haut ou en bas, ça me parait clair. Il n’y a aucune trace d’un semblant de rouge. 

  • Nous sommes fixés, tu es un Apex, dit-il en jetant le tube dans l’évier sans ménagement. 

Il s’approche de l’armoire et sort une combinaison. 

  •  Mets ça et suis-moi, dit-il en me la tendant.

La combinaison ressemble à celle du gars qui explosait les rochers plus tôt, sauf que le marcel lui allait bien mieux qu’à moi. Marcel blanc et jogging. Mes épaules sont larges, mais pas assez que pour avoir un semblant de style. J’ai la dégaine d’un sportif du dimanche et encore…d’un sportif qui aurait commencé la semaine passée. 

Nous descendons au terrain que j’avais aperçu tantôt, à la section plaine où se trouvaient les armes sur les murs. Je ne peux m’empêcher de penser à l’incroyable quantité de choses contenues dans ce bâtiment, alors que l’extérieur ne laisse rien deviner. L’herbe est d’un vert magnifique ; il doit y avoir de super jardiniers pour avoir une pelouse pareille.

Le médecin fait quelques squats comme s’il s’échauffait.

  • Alors, Alex, parlons un peu de ton pouvoir. Sais-tu ce que tu sais faire, ou tu n’en as aucune idée ?

La personne en face de moi n’est plus un simple médecin ; il est prêt à en découdre et veut voir jusqu’où je peux aller. Je lui adresse un sourire de défi. Il m’a bien caché son vrai visage, le vieux.

  • Je sais que mon pouvoir ne s’active que lorsque je suis en colère, dis-je en regardant mes mains

  • Dis-m’en plus, dit-il en se passant une main sur le menton, intrigué.

  •  La première fois qu’il est apparu, c’était avec ma mère, pour une bêtise, expliquai-je en détournant le regard.

Un de ses sourcils se lève. Il a vite compris que je lui mens. Je mords mes lèvres, hésitant. Je ne sais même pas pourquoi j’ai honte de cette histoire. Peut-être par peur qu’on me voit comme quelqu’un de colérique.

  •  La toute première fois, c’était à l’école. Je n’avais pas mangé le matin, et un gars m’a bousculé dans le réfectoire. Je me souviens d’une vague de chaleur parcourant mon corps. Une chaleur très agréable. J’avais cassé un plateau en deux, mais bon, il était en plastique, donc je n’y ai pas trop réfléchi. Je crois que c’est la première fois que mon pouvoir s’est manifesté.

Il marmonne des mots incompréhensibles. Il met ses lunettes rondes dans sa poche et retire sa blouse.

  •  Je vois… Donc, il faut de la colère. Très bien… Toi et moi, on va se battre. Je sens que ça va être amusant. Tu vas voir. 

Ça me surprend  : un type que je connais depuis moins d’une journée veut se battre avec moi. Je ne me suis pas souvent battu, mais quand même…je ne vais pas frapper un vieux.

  •  Viens, Alex, j’insiste. Mets-y toute ta force, s’impatiente-t-il.

  • Si c’est vraiment ce que vous voulez…Vous allez regretter de m’avoir cherché ! dis-je en m’avançant.

Au diable le respect, je vais le défoncer.

Je fonce sur lui, tête baissée, pour lui mettre un crochet en plein visage. À ma grande surprise, il ne bouge pas et prend mon poing dans la joue. Tout ce qu’il fait, c’est rire. Il se moque de moi,  ce qui m’énerve encore plus. Il repousse ma main et, sans prendre d’élan, m'enfonce son poing dans le ventre. C’est la première fois que quelqu’un me fait aussi mal ; la piqûre de tout à l’heure est une caresse en comparaison. Je tombe au sol, le souffle coupé. Mes côtes droites sont en morceaux. Cependant, très vite, ma régénération reprend le dessus, et je parviens à me relever. Une chaleur intense émane de moi. De la vapeur brûlante s’échappe de mon corps. 

Profitant que je suis encore au sol, j’essaie de lui mettre un uppercut dans la mâchoire. Sans succès. Il esquive d’un pas en arrière et attrape mon bras,  qu’il brise d’une main… si on peut encore appeler ça une main. Son bras entier est recouvert de poils bruns. Ce n’est plus un homme que j’ai en face de moi, mais un hybride mi-humain, mi- ours brun de 2,30 m. Je peine à me dégager de son étreinte. Du sang noir s’écoule de mon bras.

« Qu’est-ce que c’est que ce type ? Un Évolutif ou un pouvoir magique ? » me dis-je dans ma tête. Quand on en parlait en classe, je n’écoutais jamais parce que ça ne m’intéressait pas. Maintenant, j’en paye le prix. 

Agenouillé dans l’herbe, ma blessure a déjà cicatrisé. Je vis son bras s’armer. Si je ne bouge pas, ma tête va faire un 360. Son bras s’approche de moi à une vitesse alarmante. Je ferme les yeux et mets ma main devant pour atténuer le choc. Mais rien… Pas de choc.

Je rouvre les yeux. Son poing s’est arrêté net dans ma main. Mes veines luisent d’un rouge brillant, et la vapeur autour de moi s’accumule. En regardant ma main de plus près, je remarque que de petites griffes ont poussé à la place de mes ongles. Dans un élan de colère, je repousse son poing gauche qui est également dans ma main gauche. Il bascule en arrière ; je ne pensais pas l’avoir poussé si fort.

Sourire aux lèvres, je me relève d’un coup sec. Il a l’air surpris. Parfait. J’en profite pour armer mon poing et frapper de toutes mes forces. Mon poing vient se loger violemment dans sa mâchoire. L’hybride, déconcerté et à moitié assommé, tombe au sol. 

Il tient sa bouche entre ses pattes immenses. Son regard n’est pas rempli de haine, au contraire, il semble fière de moi. 

  • Excuse-moi, je n’ai pas été de main morte. En général, j’aime bien pousser les jeunes dans leurs retranchements. Tu ne m’en veux pas ? dit-il alors qu’il frotte amoureusement la fourrure de son dos au sol.

Il a l’air un poil mal à l’aise ; il doit sentir qu’il a été un peu fort. Puis il se relève lentement. Presque étape par étape, sa main droite par terre tandis que sa jambe gauche pousse de toutes ses forces pour se lever. Il a l’air vachement pataud quand même…Il rit en remettant ses lunettes, comme si de rien n’était.

  • Vous m’avez pété le bras ! Vous êtes un malade, vous auriez pu prévenir non ?  Et surtout, C’est quoi votre pouvoir, là ?  dis-je en regardant sa carrure diminué peu à peu

  • Moi, c’est un pouvoir magique de catégorie 3. En gros, c’est une transformation. Mon pouvoir s’appelle Bear Skin. Il me permet de transformer une partie ou tout mon corps en hybride d’ours brun. Pour tester la force des petits nouveaux, c’est parfait. Par contre, tu m’as fait saigner, et moi, je ne cicatrise pas comme toi !

Il dit ça en rigolant, comme si souffrir lui faisait plaisir. Il remit sa blouse blanche, qui maintenant semble bien petite comparé à la bête que je viens de voir.

  • Allez, je vais te conduire au réfectoire, et demain, je t’amènerai tes résultats, me dit-il aussi gentiment qu’à mon arrivée

  • Comment vous vous appelez ? J’en ai un peu marre de vous vouvoyer alors que je viens de vous étaler, dis-je sur un ton bien trop orgueilleux.

Il rit à gorge déployée.

  •  C’est vrai que tu m’as étalé. Je ne m’y attendais pas. Tu m’as bien caché ton jeu, gamin ! Mais mon nom, à moi, c’est Niels Beringar.


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