Bip bip... Bip bip...
- Merde... Sortir le soir, ça ne me réussit pas, foutu réveil.
- Alex, descends !
Enfin, ma mère me laisse les clés pour tout fermer en partant. Elle doit aller travailler. Il n'est que 7 h 20 et pourtant tout le monde est déjà prêt, sauf mon chat, qui dort sur le canapé, lové entre deux gros coussins. Il ne s'appelle pas Patapouf pour rien. Un bon gros matou légèrement en surpoids — à cause de ma mère — et d'après le vétérinaire, on devrait le mettre au régime. Tous les jours, c'est le même rituel : il nous voit manger, vient se frotter aux chaises hautes de la cuisine, nous mord les orteils, puis attend. Tant qu'on ne lui donne pas un morceau, il continue. Après quatre orteils mordus sur cinq, ma mère cède souvent. Résultat : un chat aussi gros que Garfield, mais en gris. Hormis ça, il est super affectueux, un bon gros Maine Coon quoi.
Tandis que mon père... Ça doit faire deux mois que je ne l'ai pas vu. Il n'est pas parti acheter du lait ou des clopes, mais il travaille chez BioTech. Une entreprise scientifique qui bosse sur la génétique pour guérir des cancers et des maladies incurables de toutes sortes. Avec l'aide de M. Black, il aspire à trouver la clé des remèdes dans les siècles d'évolution qui nous ont précédés. J'ai envie de dire : pourquoi pas ? Je n'y connais rien en génétique. Il part souvent deux ou trois mois, puis revient deux semaines. Il nous emmène parfois lors de ses changements de poste dans l'entreprise. La plupart du temps, il travaille près de New York, mais vu qu'il devait passer dans un centre français, on est coincés en Belgique pour un moment. Parfois, il me manque, mais bon, il a choisi le futur des autres plutôt que celui de notre famille. Je ne lui en veux pas, mais il pourrait essayer de revenir plus souvent, au moins pour ma mère.
Il est déjà 7 h 30, il faut vraiment que j'aille me préparer pour l'école. Un coup rapide dans la salle de bain et c'est parti. Sous mes yeux bruns, des petits cernes noirs semblent avoir pris goût à cette place. J'essaie de remettre un peu mes cheveux correctement, sans trop de succès et sans envie de mettre de la cire ou du gel. De toute façon, dans une heure, je serai décoiffé. J'enfile un t-shirt rouge, un jean noir et mes Nike rouges. Coup d'œil rapide sur mon téléphone : il est 7 h 45. Si je ne pars pas maintenant, je vais encore devoir passer une partie de la journée à l'étude. Je descends en courant, deux marches par deux, prends mon sac, fais la bise à Patapouf et c'est parti. C'est le début d'une journée de huit heures qui se fera ressentir comme seize.
Dans le tram, je laisse défiler le paysage de la ville sans m'attarder, les écouteurs bien enfoncés dans mes oreilles. J'ai eu de la chance, une place assise venait de se libérer. Attendre quarante minutes debout de bon matin, ce n'est pas très agréable. Blankenberge n'a rien de fantastique : une ville comme les autres avec son histoire. Une ville aux bords de la mer du Nord où la température de l'eau me fait légèrement regretter l'océan Pacifique. Le tram passe devant la plage et les dunes. L'année dernière, en hiver, je me levais plus tôt pour regarder le lever du soleil. Je devais sortir du tram et marcher sur la côte une dizaine de minutes dans le froid, mais ça en valait la peine. La ville me paraît minuscule et moins grouillante de vie. C'est sûr qu'en comparaison aux villes où j'ai habité, Blankenberge reste celle où je n'aurais pas décidé d'aller si j'avais eu le choix. Pourtant, je ne regrette pas le déménagement. En Belgique, les gratte-ciel ne sont pas aussi hauts qu'à New York et on peut y voir les étoiles le soir. Dans le jardin de la maison, je peux m'y allonger avec des amis et contempler le ciel. Ce que je n'aurais pas pu faire ailleurs.
On s'est retrouvés en Chine trois ans et ensuite au Portugal quatre ans, d'après ce que ma mère m'a raconté. J'étais trop petit pour me souvenir de la plupart des moments de cette époque. Ce dont je me souviens le plus, c'est quand nous sommes partis à New York justement. Je devais avoir sept ans et nous y sommes restés sept ans. Quelle douleur de quitter cet endroit, une belle maison juste devant Central Park. Si j'ouvrais la fenêtre et qu'il n'y avait pas trop de trafic, j'entendais le chant des oiseaux. Les rares fois où je voyais mon père, on y allait tous ensemble et on mangeait un hot-dog assis sur la fontaine Bethesda. Une des plus grandes fontaines de toute la ville, et quand j'étais petit, je ne comprenais pas la file de touristes qui s'empressaient de faire une photo. Pour moi, c'était une simple fontaine, mais maintenant, en me remémorant tous ces souvenirs, qu'est-ce que j'aimerais y manger un hot-dog assis avec mon père et ma mère.
Et là, ça doit faire deux ans que nous sommes en Belgique. Avec tous ces changements, tu vois des gens, des paysages, des coutumes, mais tu ne crées pas de lien profond avec eux, parce qu'au fond de toi, tu sais qu'à tout moment ce lien peut être brisé, car tu dois partir habiter ailleurs. Je n'ai pas gardé de contact avec mes amis de New York et ils ne m'ont pas non plus envoyé de message, c'est que je ne dois pas vraiment leur manquer. Ma mère a eu plus de mal, elle avait ses amies là-bas avec qui elle passait du temps quand nous n'étions pas là avec mon père. Quand on est arrivés ici, elle s'est sentie très seule et a voulu y remédier de manière radicale. Bien que mon père touche un salaire suffisant pour subvenir très bien à nos besoins à tous les trois, ma mère avait envie de travailler. Elle agaçait mon père avec la phrase : « Je ne vais pas être à tes pieds tout de même. » Fière de sa nouvelle place au sein de la famille, elle est allée travailler. Alors, tous les jours, elle se lève à 6 h pour aller travailler à l'hôtel « Le coquillage doré » en tant que réceptionniste. Un revirement brutal qui n'a choqué personne. Pour être franc, à part ma mère contente de s'être occupée la journée, personne ne vit la différence.
À peine sorti du tram que la sonnerie retentit, il est 8 h 25 et l'école commence. La matinée débute avec une heure d'anglais, rien de compliqué pour moi du coup. En deuxième heure, prof absent, donc étude obligatoire. Dans mon école, l'institut secondaire de Blankenberge, pas question de sortir boire un verre en attendant que l'heure passe. Personne ne peut sortir de l'école tant que midi n'a pas sonné. Si un prof est absent avant midi, on est obligé de faire ses heures, mais à l'étude. Tu peux avancer sur tes devoirs ou étudier, ce n'est pas plus mal dans le fond. Au moins, je peux parler un peu avec Mike, mon meilleur ami. Dès que je suis arrivé en Belgique, il s'est intéressé à moi et m'a énormément aidé à m'intégrer, si bien que maintenant je parle français comme si j'avais toujours vécu ici. Il a un nom américain et parle super bien anglais. Ça peut porter à confusion, mais en fait, ses parents adorent juste tout ce qui touche à l'Amérique. Essentiellement des États-Unis d'ailleurs, comme si aucun autre pays n'existait. Chaque fois que je vais chez eux, c'est la même rengaine.
« Qu'est-ce que tu mangeais là-bas ?
Les cars y sont vraiment tous jaunes ?
C'est vrai que les portions au McDo sont deux fois plus grosses qu'ici ? »
La première fois, ça m'avait mis un peu mal à l'aise, mais on s'y habitue, car ils s'intéressent à leurs manières. Ses parents sont des gens simples, une petite maison, son père ne travaille pas et sa mère est cuisinière dans un restaurant pas loin de l'hôtel de ma mère d'ailleurs. Mais ils ont le cœur sur la main. Mike est un peu pareil, sauf que ses parents lui donnent la chance de réussir et de devenir qui il veut. Ses parents veulent vraiment lui donner la chance qu'ils n'ont pas eue, le choix de tracer sa propre voie. Son père avait été forcé de travailler dans l'entreprise de pêche de son propre père avant lui, mais s'était gravement blessé au dos lors d'une chute et sa mère n'avait jamais osé se reconvertir en vendeuse de vêtement. Sachant cela, il étudie beaucoup et se donne du mal pour réussir.
Mike, c'est 1,70 m, lunettes grises et cheveux blond-brun et un pull vert un peu trop grand pour lui. À côté de moi, il a l'air un peu de la victime idéale qu'on racket dans les films. Pourtant, personne ne l'a jamais embêté, c'est peut-être parce que je suis toujours à côté aussi. Ce mec a une énorme étagère remplie de comics, il est fan de super héros alors que moi, j'aime bien sans plus, il en parle partout. J'avoue que parfois, je lui ferais bien bouffer ses bouquins, histoire qu'il la mette en veilleuse, surtout en classe.
- Alex... Pssssst Alex, essaye-t-il de chuchoter, se croyant discret.
- Ouais ? répondis-je en ne quittant pas mon cours de maths.
- T'as vu le nouvel épisode de Flash hier à la télé ?
- Non, je n'ai pas regardé, j'étais avec les autres hier.
- Dommage... dit-il, déçu. Attends, je vais te résumer.
- Un peu de silence dans le fond, grommèle le surveillant.
Mike fronce les sourcils et replonge dans son cours. Sauvé.
Les heures passent et enfin je peux rentrer chez moi. En attendant le tram, je vois quelques potes passer. Je prends le temps de discuter avec eux, je n'ai rien à faire à part attendre. Mike repart en bus ; on s'est dit « à demain » à la dernière récré. L'arrêt de bus est à l'opposé de mon arrêt de tram. Si on s'était attendu, il aurait loupé son moyen de retour.
Les heures passent et enfin je peux rentrer chez moi. En attendant le tram, je vois quelques potes passer. Je prends le temps de discuter avec eux, je n'ai rien à faire à part attendre. Mike repart en bus ; on s'est dit « à demain » à la dernière récré. L'arrêt de bus est à l'opposé de mon arrêt de tram. Si on s'était attendu, il aurait loupé son moyen de retour.
Attendre que le tram arrive, quel ennui ! Mais quand on s'ennuie, on prend vraiment le temps de regarder ce qui nous entoure. Une fille blonde vient de perdre sa casquette à cause du vent, alors qu'un homme traverse avec son chien devant. Il a vraiment la même tête que son clébard d'ailleurs... Pourquoi est-ce que je me souviens toujours de détails inutiles ?
Il fait si beau, c'est agréable et les températures sont estivales pour la période : suffisamment estival pour que je sois en t-shirt.
Enfin, le tram finit par arriver. Merde... Je dois me tenir à une barre, les places assises sont toutes prises. Au moins, je suis du côté de la fenêtre. Je pense, à tout et à rien. J'occupe mon cerveau qui ne veut guère s'arrêter. La moitié du tram est remplie d'élèves que je connais de près ou de loin. Collé à la vitre, j'observe les bâtiments disparaître peu à peu.
Sans prévenir, un frisson me parcourt le corps, des pieds jusqu'à la tête. Un frisson comme je n'en ai jamais eu : une alerte de mon instinct. Quelque chose ne va pas, je le sens. Je me sens comme une proie en cage. Pourtant, il n'y a rien devant, derrière ni même par-delà la vitre. Je ne dois pas être le seul à ressentir cela. Sans s'en rendre compte, plus personne ne parle ou ne bouge. Tout le monde se regarde, déconcerté. Autour de nous, le temps semble figé. Les voitures dans la rue s'arrêtent brusquement. Non pas à cause d'une mécanique ou électrique, mais parce que leurs conducteurs se sont arrêtés d'eux-mêmes. Les plus vaillants sortent et scrutent le moindre détail qui pourrait les mettre sur la voie de ce qu'ils sentent.
Nous aussi, nous sommes à l'arrêt au beau milieu de la route. Le conducteur ouvre la grande porte avant. Un courant d'air glaçant traverse le tram et ses passagers. La rue baigne dans un silence assourdissant.
Puis, une nuée d'oiseaux de toutes sortes brise ce silence en nous survolant. Mes yeux s'écarquillent de peur : derrière ces oiseaux, une chose que je n'ai jamais vue va s'abattre sur nous. Une immense vague jaune s'élève dans le ciel et se rapproche à toute vitesse. Je ne rêve pas, elle va nous traverser ou pire... ! De toute ma vie, je n'ai jamais ressenti une telle peur. Les larmes montent. Je pense très fort à ma mère, à mon père, à Jenny, à Mike, à mes amis... Je crie, je donne mon dernier souffle de voix dans cet appel au destin.
- Bordel ! Ça ne va pas se terminer comme ça !
La vague nous transperce de plein fouet.
Pourquoi je sens encore mon corps ? Pourquoi j'arrive encore à penser ? C'est ça, la mort ? Je m'attendais à pire. C'est étrange, la mort me fait étonnamment penser à la vie... En ouvrant les yeux, les gens se regardent, déboussolés.
En réalité, je ne suis pas mort, comme tous les autres passagers et les gens dans la rue. Tout est revenu à la normale, comme avant la vague. Comme si ce n'était qu'un mirage collectif. Mais non, ce n'était pas un rêve, et ce n'est pas fini.
La vague jaune n'est que la première. La deuxième arrive. Mon regard se tourne instinctivement vers la vitre : une autre vague approche. Tout aussi vite et violemment que la première. Elle est noire, d'un noir profond et absolu, comme si la lumière elle-même pouvait être avalée par sa noirceur.
Elle s'écrase sur nous exactement comme l'autre, sauf que celle-là me fait ressentir une sorte de picotement dans tout le corps. Un sentiment très étrange m'inonde entièrement. Sans pouvoir l'expliquer, je sens que quelque chose a changé en moi. Une partie de moi ne sent plus le "moi".
En réalité, je ne suis pas mort, comme tous les autres passagers et les gens dans la rue. Tout est revenu à la normale, comme avant la vague. Comme si ce n'était qu'un mirage collectif. Mais non, ce n'était pas un rêve, et ce n'est pas fini.
La vague jaune n'est que la première. La deuxième arrive. Mon regard se tourne instinctivement vers la vitre : une autre vague approche. Tout aussi vite et violemment que la première. Elle est noire, d'un noir profond et absolu, comme si la lumière elle-même pouvait être avalée par sa noirceur.
Elle s'écrase sur nous exactement comme l'autre, sauf que celle-là me fait ressentir une sorte de picotement dans tout le corps. Un sentiment très étrange m'inonde entièrement. Sans pouvoir l'expliquer, je sens que quelque chose a changé en moi. Une partie de moi ne sent plus le "moi".
Je rentre chez moi entre les gens paniqués et ceux faisant comme si de rien était. Comment est-ce possible de faire comme si il ne s'était rien passé. Moi, je cours à toute allure vers la maison. Dans tous les cas, il faut bien que je rentre : je ne vais pas rester au milieu de la rue. Je dois retrouver ma mère au plus vite. Je dois m'assurer qu'elle va bien. Autour de moi, les passants crient, d'autres appellent leurs proches comme cette femme qui panique en tirant son enfant, qui se demande quelle est la cause de toute cette agitation.
J'arrive devant la maison, ma mère m'attend sur le pas de la porte. Elle saute à mon cou et me sert fort contre elle. Je l'enlace de mes bras. Je fais le fort, mais bon sang...Qu'est-ce que j'ai eu peur. Ses larmes perlent le long de ma nuque et emplissent d'eau le haut de mon t-shirt. Même dans un moment aussi chaotique, j'arrive à me faire sermonner. Mon téléphone avait choisi le bon moment pour ne plus avoir de batterie... Elle avait essayé de me joindre de nombreuses fois après avoir vu les vagues.
À ce moment-là, tout allait encore bien. Ce n'est que quelques heures plus tard que la fin du monde, ou sa renaissance, eut lieu.
Je ne le savais pas encore, mais le 30 mai 2018 restera gravé dans la mémoire de tous comme le jour où le destin et le hasard changèrent les règles. Le jour où l'humanité évolua.
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