- Garvin, tu ne peux pas le faire à sa place...Murmure Léanore en posant
ses mains sur les épaules de son compagnon.
L'homme se retourne, les cernes noirs qui sculptent ses yeux lui donnent l'air d'avoir veillé des jours durant.
- Je veux au moins lui épargner ça...Dit-il tout en enfonçant son couteau dans la chair sèche du bois.
- Il doit savoir le faire seul. Au cas où la lance se briserait, répond sa femme.
Les mains encore posées sur ses épaules se transforment en étreinte. Ses
doigts cherchent du réconfort au sein des siennes. Il la repousse gentiment. Il
ne veut pas la vexer. Un nombre incalculable de pensée lui viennent en tête,
l'heure n'est pas à la tendresse.
- Je dois encore tailler des flèches, aiguiser la lame du couteau et préparer des pièges, dit-il pour justifier son comportement.
Léanore n'ajoute rien, on l'entend soupirer tendrement tandis qu'elle
éloigne son corps de celui de son amant.
Garvin s'active. Le rituel aura lieu dans 3 jours, il a encore tellement
de chose à lui apprendre. Perdu dans ses pensées, il taille machinalement le
bois ; son geste dévie, et la lame lui entaille violemment la tranche du pouce.
Il peste, assez fort que pour exprimer sa colère et pas assez pour que
Léanore ne s'en aperçoive. La plaie est profonde, mais il en a vu d'autre. Il
sait en la regardant qu'elle formera bientôt une cicatrice. Elle ne fait que
rejoindre celle qui l'ont précédé se dit-il en caressant pensif sa main.
Il arrache un bout de sa tunique en peau et s'en fait un bandage de
fortune. Il le sert fort, plus que de raison. Comme s'il voulait que ses
pensées s'estompent un bref instant pour ne prendre en compte que sa douleur
physique.
Le père qu'il est devenu s'inquiète pour son fils. À l'âge de ses dix
ans, lui aussi avait dû accomplir le rituel. Par chance, il s'en était tiré. En
trophée, il avait eu le droit de vivre ainsi qu'un long bandage sur l'œil
droit. Depuis ce jour, Garvin est appelé " Garvin le Borgne ". Les
autres membres du village le respectent, et honorent ce surnom qu'ils trouvent
impressionnant. Le prestige d'avoir participé au rituel et d'y avoir survécu
lui a permis de se hisser une place dans la hiérarchie du village. Il aurait
espéré qu'avec sa nouvelle place il aurait pu arrêter ce massacre décennal.
Cependant, il n'en est rien.
La tradition veut que tous les dix ans, dix enfants de dix ans
s'affrontent lors d'un combat à mort. Le "rituel des dix "
permettrait au village de retrouver force, courage et vigueur pour les dix
années suivantes. La création du rituel viendrait, selon les anciens du
village, d'une ancienne guerre territoriale entre leur tribu et une
autre.
La tribu adverse aurait envahit leur village et obligé, en guise de
représailles ,dix enfants à s'entre tuer dans la forêt. La rage de voir leur
progéniture se massacrer entre elle, les adultes s'étaient rebellés contre les
envahisseurs et avaient fini par l'emporter. Depuis ce jour funeste, le rituel
est vu davantage comme une tradition et une bénédiction plus qu'un supplice. Si
bien que de nombreux parents calculent la date de naissance de leur enfant pour
qu'elle tombe juste avec le délai du rituel.
Quarante ans après sa victoire, chaque fois qu'il ferme l'œil, Garvin
revoit le sang de ses camarades d'enfance. Il en avait emmené plusieurs dans la
tombe, et il ne peut s'empêcher de penser qu'avoir perdu seulement un œil est
une sentence bien maigre.
Pendant quatre décennies, il s'est efforcé de faire comprendre aux
villageois ainsi qu'au chef que ses combats meurtriers ne mènent à rien.
En vain, obnubilés par les traditions, le peuple sauvage dont il fait partie se
réjouissait encore plus.
Désireux d'avoir un enfant, Garvin avait évidemment réfléchi à la date
de conception et la date de mise au monde de sa femme. Il avait tout fait pour
que le bébé naisse hors de la période de dix ans. Malheureusement, l'enfant qui
aurait dû naitre en février naquit fin décembre. Prématuré, le nouveau-né était
faible, et mainte fois son père espéra qu'il décède sans souffrance pour lui
éviter le massacre auquel il devrait participer.
Malgré les supplications de son père, le petit survécu. Il apporta à ses
parents un bonheur indescriptible. Pourtant, à chaque marque d'affection, le
père se disait qu'un jour, son fils avait une grande chance de lui être
arraché.
Léanore, elle, est bien différente. Elle n'avait jamais participé au
rituel, et aucun ami à elle n'y avait participé. Elle ne connait pas les
horreurs que Garvin a vu ou a dû faire pour être à ses côtés. À chaque fois
qu'ils parlent du rituel, c'est la même rengaine. L'homme raconte les faits, et
la femme ne semble pas plus choquée que ça. Parfois, il croit que sa compagne
n'aime pas leur fils autant que lui. Puis, il se ravise et se dit que c'est
simplement la pensée commune du village qui laisse transparaitre ça. Dans les
moments de doute, il prend le temps d'examiner ces faits et gestes avec le
petit. Elle essuie sa bouche quand il quitte la table, elle l'enlace quand il
se blesse et que les larmes coulent le long de ses joues ou simplement ses
sourires quand l'enfant lui dit " Je t'aime maman". Il en est sûr, sa
femme aime leur fils, autant que lui l'aime.
Personne n'enlèvera leur fils. Garvin mettra tout en œuvre pour lui
faire réussir cette épreuve que la vie dresse devant eux.
Le bruit tonitruant de la lourde porte en bois de l'entrée manque de
faire dévier le couteau de Garvin une nouvelle fois.
- Papa ! Maman ! Je suis rentré ! Regardez ce que j'ai fait à l'école ! Dit le petit garçon en jetant son sac en toile près des cendres éteintes du feu ouvert.
Sa mère s'empresse de ramasser le sac qu'il vient de jeter et l'accroche
sur le dos d'une chaise. Elle ne porte pas beaucoup attention à l'objet qu'il
lui montre, mais l'écoute attentivement quand il raconte sa confection. Fière,
il se dirige vers l'atelier de son père pour lui montrer.
- Regarde papa, avec le maitre ont a préparé un lance pierre pour le rituel ! Le mien était le plus réussis de la classe et même Ornella n'en a pas fait un aussi beau !
Garvin s'accroupit pour regarder son fils de plus près. Il prend le
lance pierre que lui tend sa progéniture. Il ne paraît pas bien grand entre ses
mains d'adulte. Il teste la résistance de la corde en tirant dessus. Elle ne
faiblit pas, et les bouts de bois qui la maintiennent ne fléchissent pas.
L'ensemble est résistant : c'est une bonne arme dont il pourrait se servir. Le
père se relève en caressant la tête de son fils.
- Tu dis qu'Ornella n'a pas fait mieux que toi ? Demande-t-il inquiet.
- C'est ce que le maître a dit, répond-il en récupérant son arme.
La petite Ornella inquiète beaucoup Garvin. Elle est la descendante
directe d'un des enfants du rituel auquel il a participé. Il sait que dans sa
famille, les jeunes sont entrainés depuis leur plus jeune âge à se battre.
Quand il compare son fils à elle, il ne peut s'empêcher de penser qu'il
faudrait qu'elle meure rapidement lors du combat pour lui laisser une chance.
Peut-être s'est-il trop inquiété à son sujet.
Garvin regarde le soleil entamer sa course vers l'horizon.
- Mériel, sortons. Il est l'heure de ton entrainement, dit-il sur un ton sérieux presque solennel.
Son fils bougonne.
- Mais papa...Je devais aller chasser les écureuils avec les autres...
Ses yeux, le ton qu'il emploie, tout le fait penser à lui plus jeune. Il
n'était pas prêt à affronter ce massacre. Mériel doit l'être, il n'y a pas
d'autre choix possible. Garvin saisit fermement le bras de son fils et le tire
jusque dans la forêt malgré les revendications du jeune enfant.
- Papa ! Tu me fais mal, se plaint-il.
Sa main sert vigoureusement le frêle petit bras, peut-être trop, mais il
ne s'en rend pas compte. L'image de ses camarades décédés embrouille son
esprit. Il se revoit briser le crâne d'un ami, sa lame enfoncée dans sa cuisse.
Il n'a pas tué par plaisir, il a tué par nécessité, pour la survie et non pour
la gloire. Il ne reste que trois jours, Mériel a encore tellement de chose à
apprendre.
Avant de sortir de la grande cabane qui leur sert de maison, Garvin
prend deux des cinq piques qu'il avait taillé pendant la journée.
Mériel traine le pas, il sait que son père ne le lâchera pas tant qu'ils
ne se seront pas entrainés. Arrivé à l'endroit habituel, il le lâche enfin et
lui tend un bout de bois.
Le lieu pourrait sembler magnifique et apaisant pour les personnes ne
connaissant pas la région. Les sapins centenaires avaient vu des horreurs que
leur silence s'employait à cacher. Le tapis de mousse se souvient des effusions
de larmes et de sang qu'il a absorbé. Dans le village, tout le monde sait ce
qu'il s'est passé ici, même si le bouche à oreille ne se perpétue plus aussi
bien que d'antan. Avant la création de l'arène, le rituel avait lieu au cœur de
la forêt. Il pouvait durer des jours voir des semaines entières tant que l'un
des enfants n'étaient pas déclaré vainqueur. Garvin ne sait pas exactement
comment ça se passait, il n'avait entendu que des brides d'histoires de ses
parents ou des anciens du village.
- Mériel tient ton bâton droit, ce n'est pas un jeu ! Réprimande-t-il à son fils.
Le petit enfant, distrait, fait tourner le bâton entre ses doigts
dessinant des arcs de cercles dans l'air. À l'écoute de la remarque de son
père, il souffle en levant les yeux au ciel. Puis, il finit par se mettre en
garde devant l'adulte.
- Je t'attends, montre-moi si tu t'es entrainé comme je te l'ai demandé, dit le parent en fléchissant légèrement les genoux.
Le jeune garçon rugit avant de se mettre à courir à toute allure vers
son entraineur. Habitué par ses mouvements, Garvin repousse aisément les
assauts de son fils. Le choc du bois résonne entre les branches distordues des
arbres. Mériel tente de percer sa défense en rusant. Il s'accroupit puis saute
en faisant de grand geste. Une fois de plus, l'adulte contre son bâton en
mettant le sien dans son sillage. Bloqué, l'enfant recule pour reprendre son
souffle. Sa respiration devient haletante. Il ne peut pas se reposer plus
longtemps sinon ils y passeront des heures.
Avant de pouvoir repartir en charge, son père marche doucement dans sa
direction. Durant les autres entrainements, il restait statique. Il n'avait
jamais bougé jusqu'à aujourd'hui. Garvin est sérieux, son regard est dur, sa
mâchoire est serrée. Il n'a pas en tête de blesser son fils, mais s'il ne
comprend pas les enjeux, il va falloir lui montrer.
Mériel, désemparé, tente d'arrêter son père. Le bois frôle le nez de
l'adulte à plusieurs reprises. Il tente une estocade vive avec la pointe de son
baton, mais manque de chance, Garvin le pare avec sa paume.
Le père tire violement le bâton de son fils. La force est telle que le
jeune garçon tombe à la renverse. Il regarde son père qui le toise d'un regard
froid et dénué d'émotion.
- Pendant le rituel si tu perds tes armes, tu n'es rien, dit Garvin en jetant le deuxième bout de bois derrière lui.
Essoufflé, Mériel se relève péniblement. La mousse se creuse sous son
poids. Après sa journée d'école, il est à bout de force. Il met toute l'énergie
qui lui reste pour tenir tête à son géniteur. Garvin s'impatiente rapidement.
Pour lui, c'est une honte. Une honte de voir son mioche dans un tel état de
faiblesse. Exempt de toute empathie, et dans un élan brutal, le bois s'abat sur
la joue de Mériel.
Le choc, bien que violent, ne le fait pas s'affaisser sous l'impact.
Dans son regard, on peut surtout y lire un semblant de haine et de surprise.
L'enfant se mord les lèvres comme s'il souhaite contenir toutes ses émotions.
Garvin n'attends qu'une chose : une explosion de rage. Ce n'est pas la peur et
encore moins la tristesse qui lui avait permis d'exterminer tous ses amis. Il
fallait déclencher l'instinct de survie de son fils, à n'importe quel prix. Il
doit devenir, en l'espace de trois jours, la même bête sauvage qui lui a permis
de vivre jusqu'à maintenant.
Mais plus il regarde son fils, moins il aperçoit la bête. Les yeux du
petit se gorgent de larme. De ses lèvres, de petites gouttes de sang perlent
sur son menton. Difficile de savoir si elles sont présentes à cause du coup ou
si c'est dû au fait qu'il se mord. Il finit par éclater en sanglot, ses larmes
frappant la mousse à ses pieds.
Garvin n'aime pas le voir comme ça. Il est encore frappé d'un souvenir
insidieux. Il se revoit avec la pointe d'une flèche enfoncée dans son bras.
Agenouillé devant un camarade d'école, sa vie entre ses petites mains d'être
docile. C'est à cet instant que la bête sauvage avait saisi le couteau au sol
pour transpercer la carotide de Béliénor. Il se souvient encore de son nom
après toutes ces années. S'il n'avait pas profité de ces quelques secondes pour
agir, que serait-il advenu de lui ? Il ne veut surtout pas être sur le rebord
de l'arène, et voir la personne qu'il aime le plus au monde, ne pas tout faire
pour survivre
Le temps de se remémorer ce moment traumatique, il ne s'est pas rendu
compte que Mériel était déjà parti depuis de longues minutes. Froissé par la
tournure de la situation qui lui a totalement échappé, il se retourne et
ramasse le bâton. Il ne reste que trois jours...Dans trois jours, il risque de
ne plus jamais le voir. Cette tradition injuste pourrait lui enlever son
trésor. Plus il y pense, plus la bête en lui s'agite. Elle modifie son
comportement le rendant plus agressif. Etant constamment tendu, il n'arrive pas
à dormir la nuit. Les jours se rapprochant, l'angoisse commence doucement à
prendre le dessus sur son quotidien. Un puissant frisson de fureur parcourt son
corps. Dans un mouvement ample, il écrase, en hurlant, son bâton contre
l'écorce d'un sapin. Le bois dans sa main se fissure de tout son long. La bête
plante ses crocs dans son cœur déjà meurtri. Il réitère son geste jusqu'à faire
couler la sève du grand arbre. Il ne tient plus qu'un lambeau de bois, son arme
est en miette. La rage l'avait empêché de sentir les échardes pénétrer
profondément sa chaire. De petite bulle carmine se forme entre sa peau déchirée
et le bois. Garvin dévisage avec dureté ses plaies. Cette douleur lui semble si
anodine comparé à celle qui l'avait pu éprouver par le passé.
Un brusque claquement de porte retentit dans le silence étouffant de la
végétation. Léanore le rejoint bientôt. Contre toute attente, elle ne fulmine
pas en le voyant. Entre temps, Garvin s'est assis sur une pierre pour se
calmer.
- Pourquoi l'avoir frappé ? Était ce vraiment nécessaire d'en arriver là ? Dit-elle en s'abaissant à sa hauteur.
Avant qu'il ne réponde, elle prend sa main couverte d'écharde. Sa tête
hoche de droite à gauche tout en poussant un soupire.
- Il n'est pas prêt...J'ai peur Léanore. J'ai si peur qu'on nous arrache notre bonheur...Dit l'homme en retirant sa main de celle de sa compagne pour cacher ses yeux.
- Je suis certaine que le destin fera en sorte que notre fils soit victorieux. Cependant, n'oublie pas que cela reste un enfant. Il n'a que 10 ans, lui dit-elle gentiment.
- Qu'il s'en sorte ou non, son enfance ne sera qu'un rêve lointain après le rituel. Le destin que tu implores a fait de moi une bête sauvage. Je ne souhaite pas qu'il en fasse de même pour Mériel, mais je ne vois pas d'autres solutions...Répond Garvin submergé par l'émotion.
- Mériel a besoin de ton soutien, de notre soutien. Le transformer en chien de guerre ne changera pas sa nature de gentil petit garçon. Dit-elle en se relevant.
Après un geste tendre sur son mari, elle se retourne pour partir. En
s'éloignant, Garvin la voit essuyer son visage avec un geste rapide du coude.
Il sait qu'elle est triste aussi, mais qu'elle s'en remette à une chose aussi
futile que le destin le révulse. Il aurait aimé qu'elle le soutienne davantage
dans cette épreuve, d'une autre façon que simplement lui dire que tout allait
bien se passer. Ses parents lui avaient répété les mêmes paroles. Pourtant, ce
fameux " destin" n'avait pas été tendre avec lui.
Les rayons du soleil ne transpercent plus la forêt de cône, il est
l'heure de rentrer se dit-il. Le carquois de flèche sur son dos tremble quand
il se redresse. Ils n'ont pas eu l'occasion d'aller tirer aujourd'hui, mais il
compte bien l'entrainer les jours restant. Quitte à ce qu'il n'aille pas à
l'école. De toute façon, s'il meurt, plus rien n'aura une quelconque importance
alors autant mettre toutes les chances de son côté.
A suivre...
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