Ruine



Le temps passe, et moi je l’attends.

Chaque heure, chaque minute et chaque seconde me paraissent éternité.

Je n’ai plus personne à qui m’adresser.

Entre les rares corps calcinés et les bâtiments écroulés, j’essaie de trouver ma place. Je ne devrais pas avoir autant de mal. Pourtant, je me rends compte que notre place dépend de celle que nous laisses les autres. Si je suis seul, est-ce vain de la chercher ?

Le soleil se lève, encore et toujours, qu’il y ait quelqu’un pour l’admirer ou non.
Le soleil se couche, encore et toujours, qu’il y ait quelqu’un pour craindre la nuit ou non.

Je n’ai plus peur de rien. Ce n’est pas que je sois courageux ni empli d’une quelconque bravoure : je n’ai simplement plus rien à craindre.

Je me rends compte que ce sont les autres qui créent nos peurs. Sans le vouloir, ils nous façonnent et leurs pensées déteignent sur les nôtres.
Sans eux, j’avance sans crainte.

J’avance, mais pour aller où.

Pas de logis aimant, pas de lit réconfortant, pas de nourriture abondante, ma maison se trouve à l’endroit où je me halte.

Cela fait des années que je marche seul.

Fut un temps, mes longues traversées étaient accompagnées du chant des oiseaux, du bruit lointain des sabots écumant les terres, et des grésillements incessants des cigales.

Maintenant, ce semblant de désordre s’est fondu dans la monotonie morose de mon monde.

Dorénavant, chaque pas résonne comme un vacarme dans ce paysage morcelé par la ruine. Ils résonnent contre un béton désabusé qui ne parvient plus à se maintenir debout. Les murs des bâtisses s’effritent et le temps, cette force mystérieuse et invisible, s’infiltre dans les recoins les plus profonds de chaque être.

Ma marche me guide à proximité d’un ancien village. C’était peut-être une ville ou même une mégalopole. Peu importe ce qu’elle était, il n’y a que le maintenant qui a du sens. Si nous devions définir chaque chose sur les jours passé, je serais actuellement jeune, beau, attendri par la merveille du monde. Or, il n’en est rien.

Les carcasses oxydées d’anciens moyens de locomotion vont de pair avec l’environnement. Le futur que je m’imaginais passer était resplendissant et empli d’une verdure foisonnante.

La poussière lancinante a remplacé mes espérances sylvestres et mon demain apaisant.

Un homme ou peut-être une femme me fait signe sur un mur. Je ne le regarde pas, ce n’est pas le premier. Son regard est invisible. Son corps n’est fait que de trace noir cendrée, mais il existe. Je sais qu’il est là, qu’il a été là, et qu’il le sera probablement jusqu’à la fin de tout.

Je ne te le souhaite pas, toi aussi tu mériterais de te reposer. D’un autre côté, je dois te laisser.

Tu es une œuvre d’art, une trace indélébile de notre passé si sombre. Tellement sombre, qu’il t’a dévoré et recraché tel qu’il était devenu.

Quelle tragédie. Figé dans la pierre jusqu’à ce que le temps ait pitié de toi. Une partie de moi te plaint. En revanche, je me sens reconnaissant que tu aies possiblement prit ma place.

Chaque village a son garde. Pourtant, il n’y a rien à protéger. La seule chose qui pourrait symboliser leurs gestes est le maintien d’une certaine politesse.

Mes excuses, je me délaisse de toi.

Je suis le seul à prendre conscience de ta présence, mais maintenant que c’est fait, tu vas rester là pendant que je continue à vivre. Je ne peux rien faire pour toi, à part embarquer le souvenir de ton existence.

Je continue ma marche sur le bitume ravagé par les rides. J’enjambe quelques profondes crevasses tout en tenant ma frêle besace.

Je croyais me trouver dans un village unique, mais en réalité, il est comme tous les autres. La statue qui définissait autrefois le lieu est à terre.

Les bras brisés, elle ne pourra jamais s’en relever. Il ne lui reste qu’une jambe. Si elle n’a pas pu s’enfuir avec deux, elle n’ira pas plus loin avec une.

Elle n’est pas sur son socle, ledit socle l’attend encore à quelques dizaines de mètres. As-tu été projeté ici ou pensais-tu avoir le temps de ramper pour te mettre à l’abri ?

La statue partiellement fondue me toise du regard. J’ai l’impression de la déranger dans sa méditation. Peut-être a-t-elle trouvé sa voie sur ce tarmac, la face défigurant le ciel.

Je passe à côté. Je ne veux pas fouler son corps sans vie, je respecte bien trop ceux qui ont tenté de résister au chaos.

Je me laisse glisser au centre d’un cratère.

Les stigmates du passé l’ont amené sur ma route. Un homme m’y attend. Sa carcasse poussiéreuse me tend les bras. Son regard spectral m’ausculte. Dépourvu de ses sens, pour lui, je ne suis qu’un vestige d’un temps immémorial.

Ses jambes se sont perdues lors de son périple. Comment est-il arrivé jusqu’ici. Le vent a-t-il remplacé son sang au sein de ses os mortuaires et décrépits ?

Sans dent, comment veux-tu dévoré ce qu’il nous reste à vivre ?

Nous nous ressemblons. Nous sommes tous deux les fruits de la dévastation. Ton corps s’est figé dans l’espace, laissant ton esprit errer en quête de rédemption. Pour ma part, je suis figé dans ce corps désincarné où mon esprit éteint erre parmi des souvenirs archaïques.

Il a de la chance : il a su garder en partie l’intégrité de son squelette. Rares sont ceux qui ont pu contempler l’horizon ruiné du lendemain.

Au-delà du cratère, je ne trouve que fossile et champ stérile. Si je pouvais ressentir une quelconque tristesse, je suis sûr que le moment serait idéal.

Mes pas soulèvent une nappe de cendres. Elles virevoltent comme si je venais de brusquer leur réveil.

Dans ce néant brûlant, mon âme reste glaciale.

Les conséquences d’hier, nous ont amené au déclin d’aujourd’hui. Si l’humanité l’avait su, aurait-elle agit en conséquence ?

Probablement que non.

L’Homme ne se définit que par le chaos qu’il sème. L’usure de la rage aura eu raison d’eux. Vous avez bâti vos propres tombes. Les conséquences de vos choix vous ont inexorablement conduit à la dévastation.

Pauvre petite créature.

Je ne peux m’atteler à tout reconstruire.
Chaque épave restera épave.

Chaque ruine restera ruine.
Chaque carcasse restera vide et brûlée pour me souvenir que de mon vivant, l’humanité aura enfin trouvé sa place.

Celle d’une race qui par la haine et la mort n’aura laissé qu’une triste trace.

Si je pouvais ressentir une quelconque amertume...
Si je pouvais ressentir une quelconque tristesse...

Non, je n’en pleurerais pas.

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