D’ici, je la vois
bien.
Si j’étais plus
proche, je ne pourrais pas la voir dans son ensemble. Si j’étais plus près,
peut-être que je ne verrais pas entièrement la beauté de son corps.
C’est une chance que je puisse la regarder
d’une telle façon. Je pourrais me rapprocher, je pourrais plonger mes yeux dans
son regard, et mêler mes gestes aux siens lors d’une danse verbale. Mais il
n’en est rien, j’aime prendre le temps de n’être qu’un simple spectateur devant
cette œuvre d’art mouvante.
Sa lumière m'inonde,
que je me trouve proche ou à distance. Ses rayons me suivent, ils cherchent à
rentrer en contact. Je pourrais fuir, les bloquer ou pire, ne pas en prendre
conscience. Ce sont des idées futiles. Aussitôt engrangée par mon esprit, mon cerveau
m’empêche de creuser plus profondément dans les méandres du doute.
- Tu as une infinité de pensées diverses et variées. Pourquoi te focalises-tu sur elle ? dit le cœur
- Quand je la regarde, plus rien n’a mon intérêt. Elle met en suspens toutes les autres tâches dont la vie m’incombe, dit le cerveau
Nous nous sommes déjà
vu un nombre incalculable de fois. Pourtant, chaque fois que je la revois,
c’est une éternelle première fois.
Vêtue de noir, elle
dégageait une certaine ombre. Est-ce que cette obscurité fait partie d’elle ou
n’est-ce qu’une couche de nuage cachant la lumière de son être ?
Sa tête tourna dans ma
direction. De son amas de noirceur, une petite étincelle venait pourfendre sa
robe de ténèbres. Un sourire.
Un sourire qui
apaiserait n’importe qui, qui rendrait doux les pics les plus escarpés, qui
calmerait un orage des longues soirées d’été.
De légers creux se
marquèrent sur son visage dur et gracile. Ces petits creux appelés «
fossettes » accentuent l’angle de ses lèvres. La Nature, sachant qu’elle
avait un magnifique sourire, lui offrit le don de pouvoir le déployer dans
toute sa splendeur. Son visage le marque davantage, mais il ne le marquera
jamais autant qu’il m’a marqué.
J’écumais le monde et mes souvenirs dans l’espoir de trouver un tel trésor. Ma quête avait enfin une conclusion. Il n’avait pas la forme, ni la sensation que j’imaginais, il était bien plus que tout ce que j’aurais pu espérer. Ce trésor était réel. Aucun de mes sens n’était sur la touche, ils pouvaient tous donner leurs avis et participer à l’effervescence de l’instant.
- Aurais-tu envie d’y goûter ? dit la bouche en parlant de son sourire
- J’aimerais… Mais si je m’y autorise, je ne pourrai plus l’admirer, dirent le cœur et la tête
- Qu’est-ce que j’aimerais me poser à côté de ses deux puits de lumière…, disent les mains en parlant de ses fossettes.
- J’aimerais
aussi… Mais si je m’y autorise, je ne pourrai plus admirer les magnifiques
empreintes de sa joie, expliquèrent le cœur et la tête.
De délicates petites
lèvres ornaient les dents blanches de la porte de ses mots. Elles bougeaient
frénétiquement, ne s’arrêtant que très rarement. Oserais-je les définir comme
les pales d’un moulin ? Non… Les pales d’un moulin s’arrêtent quand le vent
ne souffle plus. Dans son cas, son cerveau la poussait à exprimer chaque idée,
chaque sensation par cette voie.
Je ne pourrai jamais
être rassasié, pourtant je continue de la dévorer du regard.
Je ne pourrai jamais
être assoiffé, toutefois je continue de boire ses paroles.
Quand elle se taisait,
c’était pour mieux crier ses pensées sur le papier. Ses mains caressaient le
papier blanc. De ses pensées silencieuses, des paroles âcres hurlaient de sa
plume.
Parfois, elle
réfléchissait, prenant quelques secondes ou minutes de répit. Elle devait
récupérer sa voix, son souffle, son courage. Puis, elle repartait en guerre.
Certains de ses écrits la faisaient revenir ensanglantée. De ses batailles
passées, elle avait du mal à se relever. Cependant, malgré les flèches plantées
dans son dos, elle n’aurait pour rien au monde succombé.
Je la voyais trainer
du pied, mettre un genou à sol. Néanmoins, je ne l’ai jamais vu affalée, visage
contre terre. La tête haute, elle restait digne, les yeux dirigés vers les
jours heureux où la pluie et le mauvais temps ne sont qu’exception.
Souvent, les flèches
n’effleuraient qu’à peine légèrement sa carapace. D’autres en revanche
nécrosaient. La carapace les avait recouvertes depuis tant d’années, mais elles
étaient encore là. Cachée à la vue de tous, il n’y a qu’elle qui savait leur
endroit exact et ce qu’elles avaient détruit.
De ses plaies, un
liquide jaunâtre s’écoulait, bien plus vicieux qu'une bénigne infection.
Le Doute
Les Remords
La haine de soi
Ces trois choses
peuvent dévorer n’importe quel être doué de conscience. Ils ne dévorent pas
physiquement en sectionnant des lambeaux de chair. Ils ont d’autres plans,
d’autres stratégies pour arriver à leur fin.
Ils s’immiscent dans
le quotidien, annihilant la seule chose qui peut nous maintenir en vie :
l'espoir.
Les plaies béantes
purulaient, rendant chaque ouverture de son âme douloureuse et incommode. De
ses plaies, le liquide jaunâtre se déversait lentement sur son dos, détruisant
chaque cicatrice recousue par l’Espoir. Il se traçait un chemin dans les espaces
les plus luxuriants de sa personne. De magnifiques prairies et forêts
verdoyantes n’étaient réduites qu’à un champ de
ruine. La désolation gagnait du terrain. Comme un vaillant chevalier à
l’armure édentée, elle continuait à avancer en perdant aux détours d’un chemin
quelques pièces de son armure usée.
Ce n’était pas ma
bataille, je n’étais qu’un novice, un simple cerf n’ayant acquis que les
rudiments du combat.
Pourtant, même de
loin, je récupérais chaque pièce, espérant pouvoir les nettoyer de leurs
maléfices. Je ne pouvais pas les tenir trop longtemps, la désolation rongeait
mes mains, mon cœur et mon cerveau. La désolation se répandait comme un virus.
Si je ne prêtais pas attention, elle aurait pu m’engloutir. Sans le
savoir-faire du combat, je n’aurais pas tenu aussi longtemps qu’elle.
- Elle te regarde ! Fais quelque chose ! s’écrie le cerveau
- Je… Je n’y arrive pas…, dit le cœur.
J’ai peur.
J’ai peur d’agir.
J’ai peur de choisir.
J’ai peur d’agir car
agir c’est choisir son destin. Si les choses changent, est-ce que ce sera pour
un avenir meilleur que celui qui est tracé actuellement ? Où est-ce que je
perdrai son sourire à tout jamais ?
Je peux choisir de ne
rien faire également. Je peux l’ignorer, je peux partir en courant, je peux
enfoncer ma tête dans ma capuche, je peux…
Je peux ne pas la
quitter du regard, je peux me rapprocher de son corps, je peux enfoncer ma tête
dans son cou, je ne peux pas…
Mes pensées sont en
déroute, je ne sais pas à quoi penser. Alors mon cerveau me guide, talonné par
un cœur qui désire qu’on l’écoute.
Je pense à une balade.
Une longue balade où le vent viendrait nous caresser les joues. Un vent froid
et piquant qui nous forcerait à nous rapprocher. Ils rendraient nos joues
rouges pour camoufler nos rougissements bien trop évidents.
Je pense à une foule
dans laquelle on devrait se frayer un chemin. Je pourrais te laisser me guider
sans avoir besoin d’être sûr de moi. Tu me diras probablement que je devrais
m’imposer, mais si je le fais, comment pourrais-je admirer ton assurance et ta
prestance ?
Je pense à la Dame de
Fer supplantant le Champ de Mars. Quelle magnifique idée de se balader là-bas
pour une guerrière telle que toi. Si Mars est le dieu de la guerre chez les
Romains, tu dois être ma Vénus.
Paris… La ville des
amoureux.
L’étais-je ? Je
n’avais pas de papillon dans le ventre quand je t’ai vu. Je n’en ai jamais eu…
S'il n’y a pas de papillon, c’est qu’il n’y a rien ?
Mon cerveau, mon cœur,
mes lèvres, mes yeux et mes mains me dirent non à l'unisson. C’est étrange, ils
ne sont jamais tous d’accord avec une autre fille que toi.
Je l’ai assez regardé.
Je dois me rapprocher
d’elle.
C’est plus qu’une
attirance, c’est un désir.
Un léger à-coup ramène
mon corps vers l’avant.
Elle me sourit, me
dévoilant encore les échos de son éternel sourire.
La prochaine fois, je
saisirai ce désir dans le creux de mes mains, et je laisserai ta lumière me
guider jusqu’à toi.
Elle se leva et ferma
délicatement son cahier. Elle rangea précieusement son crayon dans une poche de
son sac.
Puis, elle sortit du
train, comme elle le fait toujours.
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